Anne, Gennaio, Vincent, Zézée et René

Anne et Gennaio avaient quitté l'Italie dans une période troublée par le fachisme pour trouver refuge en France.

Ils étaient tailleurs et avaient ouvert leur petit atelier de confection de costumes pour hommes dans l'avenue Clovis Hugues.

Ils étaient aussi sous-traitants et recevaient des commandes pour la Marine Nationale.

Vincent, mon père, m'emmenait avec lui quand il leur rendait visite en semaine.

Nous passions par l'entrée de la boutique, une salle avec une table pour montrer les modèles sur de gros catalogues ainsi que les tissus et une large cabine d'essayage toute en bois travaillé.

Puis l'atelier...

Anne était à sa machine à coudre à pédale, éclairée par une lampe, même le jour.

Face à elle, Gennaio à sa machine.

Au fond de la pièce une très grande table en bois sur laquelle étaient posés sur leur semelle respective deux fers à repasser métalliques énormes et lourds avec un manche en bois.

Cette table servait à la découpe des patrons et au repassage.

Pendant que papa discutait, je m'asseyais par terre et je jouais avec une petite voiture ou avec des coupons de tissus. Quelques fois j'allais m'enfermer dans la cabine d'essayage et je m'amusais des jeux de miroirs.

Papi et mamie travaillaient encore malgré leur âge avancé. Quand ils ont débuté leur activité, les cotisations retraite n'étaient pas obligatoires, aussi ont-ils dû travailler longtemps.

Certaines fois ça sentait fort la colle néoprène utilisée pour la confection des vestes en cuir. C'était plus difficile à travailler.

Papi avaient toutes les phalanges déformées et déviées par l'arthrose et la couture. Difficile de tenir l'aiguille dans ces conditions. Ce devait être douloureux.

Tous les deux ils ne se plaignaient jamais.

Tous les dimanches nous allions leur rendre visite tous en famille.

Il y avait dans la salle à manger une grande table à l'ancienne qui était spéciale. On pouvait enlever le plateau et dessous il y avait un billard ! Magique !

Papi parlait peu. Assis dans son vieux fauteuil en cuir, il tenait à la main une plaque de bois munie d'une pince à dessin. Elle servait à maintenir les mots croisés découpés dans différents journaux. À côté sur la petite table, un dictionnaire usé.

Mamie elle était d'une grande douceur. Papa l'adorait. C'est elle qui lui avait appris à lire et écrire avant l'heure.

C'étaient aussi des amateurs de musique classique. Dans le séjour, il y avait le piano droit .

Zézée ( diminutif de Rosaire. La famille était catholique ) et René, les frère et sœur de Vincent étaient musiciens.

Zézée au piano. René à la flûte traversière ou au violon.

Aujourd'hui ils ne sont plus. Je pense souvent à eux. Mon enfance et mon adolescence ont passé. Le temps a passé et je me suis éloigné. Je le regrette. J'aurai pu chercher à mieux les connaître et leur témoigner plus d'intérêt et d'affection.

Ils ne parlaient pas italien ni de leurs racines. Mais je ne leur ai jamais posé de questions et c'est dommage...

Ce fut intégration réussie, mais à quel prix !.. Ils dirent complètement adieu à toute une partie de leur vie.

Ils ne se se sont jamais plains et ont dû certainement en souffrir.