📣 Cocorico?
La moisson a été fertile cette année pour notre pays, des prix accordés par le Comité Nobel aux plus grands noms de la recherche, de la littérature et aux personnes ayant apporté une contribution majeure à la paix. Deux Français ont en effet été distingués en octobre : le physicien Michel Devoret le 6 et l'économiste Philippe Aghion le 13.
Michel Devoret est co-titulaire du prix Nobel de Physique également décerné au Britannique John Clarke et à l'Américain John M. Martinis, tous trois de l’université de Californie aux États-Unis.
Ce prix récompense les expériences qu’ils ont menées ensemble dans les années 1980, où ils avaient démontré que l’effet tunnel quantique peut être observé à une échelle macroscopique grâce à l’utilisation de supraconducteurs.
L’effet tunnel est un phénomène suivant lequel un système quantique est capable de traverser une barrière réputée infranchissable selon les outils de la physique classique. Les lauréats du prix Nobel 2025 ont démontré que cet effet tunnel ne se produisait pas seulement pour des électrons isolés mais aussi pour des états quantiques macroscopiques constitués de milliards d’électrons.
Philippe Aghion est co-titulaire du Prix 2025 en économie, aux côtés de l’Américano-Israélien Joel Mokyr et du Canadien Peter Howitt, pour leurs travaux sur l'économie de la croissance.
Philippe Aghion est professeur au Collège de France voir sa bio ICI et à l'INSEAD, professeur invité à la London School of Economics et membre de l'Econometric Society et de l'American Academy of Arts and Sciences. Avec Peter Howitt, il est à l'origine du paradigme de la croissance dite schumpétérienne, sur la base des travaux de Joseph Schumpeter.
Quel écho médiatique à ces bonnes nouvelles?
Comparé à leurs deux prédécesseurs directs, les physiciens français Anne L'huillier et Pierre Agostini, lauréats du prix Nobel en 2023, nos deux Nobélisés, ont reçu cette année un plus large accueil médiatique ...
Sur une base d'une recherche effectuée sur le web le 3 novembre avec le moteur Google:
La combinaison de mots Michel Devoret prix Nobel Physique 2025 a fait l'objet de 29 000 publications mais seulement 388 sur les sept jours précédents. A titre de comparaison, la même recherche sur les Nobel de Physique en 2023, Anne L'huillier et Pierre Agostini, a recueilli respectivement 6 190 et 6 510 résultats, sans limite de date, et seulement 1130 et 893 résultats sur les 12 derniers mois.
La recherche réalisée suivant les mêmes modalités avec les termes Philippe Aghion prix Nobel économie 2025 donne 129 000 résultats sans précision de date, dont 5 560 sur les 7 jours précédents.
...Mais cette notoriété est fugace, sans commune mesure avec l'impact de leurs travaux sur les générations futures.
Une notoriété qui suscite des polémiques peut être concomitamment prolongée.
Parmi ces quatre les noms testés, celui de Philippe Aghion semble avoir fait l'objet d'une couverture médiatique plus intense avec potentiellement plus de publications relayées sur X, Linked'In, Instagram et Facebook.
Serait-ce révélateur du chauvinisme français, fidèle aux stéréotypes que les étrangers portent en général sur nos compatriotes? Serait-ce une passion soudaine du grand public pour la politique économique? Rien n'est moins sûr.
Si on ajoute en effet le mot clé “critique” dans la recherche précédente, on obtient 4480 résultats (soit 80% du résultat initial de 5560) et 757 occurrences si on remplace le terme 'critique' par celui de 'polémique' dans la même recherche.
Gardons-nous bien du raisonnement fallacieux qui consisterait à trouver une explication dans la corrélation entre deux événements, à l'instar du fameux “effet cigogne” selon lequel le taux de natalité était plus élevé dans les communes (rurales) abritant des cigognes: d'où la conclusion que les cigognes apportaient les bébés (CQFD).
Mais il est désormais établi que le modèle économique des réseaux sociaux (et d'un nombre croissant de media dits traditionnels) repose sur l'exploitation des émotions négatives, qui, telle la goutte d'encre de chine dans un verre d'eau, impriment leur marque de manière plus visible et plus durable dans les esprits.
Et la nomination de Philippe Aghion, à la place des autres candidats français potentiels, tels Thomas Piketti ou de Gabriel Zucman, suscite les passions.
Ancien conseiller de Ségolène Royal, de François Hollande puis, inspirateur en 2017 du programme économique d’Emmanuel Macron, Philippe Aghion a ensuite pris ses distances avec le Président sortant, auquel il reprochait d'avoir abandonné son ambition sociale. Défenseur de l'innovation pour la croissance, seul moyen selon lui de financer les investissements nécessaires pour créer de la richesse et financer les dépenses requises par nos sociétés modernes, cet économiste chahute également des convictions fortes ancrées à gauche.
Surtout, Philippe Aghion a publiquement émis, bien avant sa nomination au Nobel, des réserves sur la taxe Zucman, qui selon lui “inclut l'outil de travail” ce qui la rend susceptible de “transformer la France en prison fiscale”, de faire tomber son attractivité et donc de miner son potentiel de création de richesses.
Le troisième pilier de cette polémique consiste à décrédibiliser ce “prix Nobel” qui... n'existe pas, argument jugé suffisant pour lui dénier toute valeur scientifique. Il est exact qu'il n'y a pas eu de Prix créé du vivant d'Alfred Nobel à l'attention des économistes: de nombreuses anecdotes, -véridiques ou non?– circulent à ce propos. Ce prix a été créé ultérieurement par la Banque de Suède, d'où son nom officiel de “Prix de la Banque de Suède en Sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel”. Mais en quoi cette anecdote remettrait-elle en cause la rigueur intellectuelle du jury chargé de sélectionner le lauréat? Et en quoi pourrait-elle autoriser la production de contenus remettant en cause le mérite académique du lauréat?
D'ailleurs, la précédente lauréate française de ce même prix, Esther Duflo (2019), n'avait pas fait l'objet d'une telle vilénie : il est vrai que ses travaux sur la lutte contre la pauvreté abordaient un sujet largement plus consensuel.
Cocorico pour conclure?
N'en déplaise à nos amis étrangers, loin d'être chauvins, nous nourrissons au contraire une passion morbide pour l'auto-dénigrement, surtout lorsqu'il s'agit des autres, car nous excellons rarement dans l'autodérision. Et à propos d'excellence, celle d'un petit nombre- sauf éventuellement celle de footballeurs ou de tennismen parce qu'ils continuent à nous faire rêver – nous renvoie à ce que nous sommes réellement; ce que nous percevons comme une insupportable injustice et la preuve d'un système inégalitaire à abattre. Pas sûr que ce ressentiment collectif nous aide à grandir.
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