Le rire de mon père

Février. Jour et année inconnus de vous. Pas de moi. Privilège du narrateur. Quoique. Il suffirait qu'un petit malin décidât d'examiner le flux RSS pour que mon omnipotence autoproclamée ne me mène à l'échafaud. Comme Louis. Et Robespierre. Il n'y pas de raison qu'on se moquât toujours de la même tête.

Despote et présomptueux. Ecce homo.

Le froid matinal de cette fin de mois de février m'agresse. Un froid qui attaque les oreilles, gerce les lèvres et assèche la peau. Il fait encore nuit.

C'est pendant ma translation dont la durée n'excède pas 2 minutes – étant entendu que je n'adopte pas une marche à allure sportive, il vous est possible d'en évaluer la distance – que s'est imposée à mon entendement encore engourdi une résurgence nocturne. C'est un souvenir d'enfance.

Je dois avoir 12 ans. Ou à peine plus. On roule dans Bruxelles. 'On' c'est mon père, ma mère, mon frère... et moi, bien entendu.

J'aime le français mais sa construction impose parfois un usage superfétatoire de mots. Je suis le narrateur et je dis “On” ; il n'est par conséquent pas nécessaire de spécifier que je suis dans la voiture. Pourtant si je ne mentionne pas ce détail par ailleurs sous-entendu, on – encore lui, dictature de l'anonyme qui m'assaille – a une impression d'incomplétude, de vide. On est comme aspiré dans un maelström.

Alors... y étais-je dans cette putain de voiture ? Mettons fin à la torture, j'y étais.

Mon père est au volant. Ma mère sait conduire. Mais mon père est malade quand il est passager. Bien des années plus tard, il a été mon passager. Il n'a pas été malade. Du coup je ne sais que penser: prétexte fumeux pour assurer notre sécurité ou camouflage maladroit d'un processus de reproduction d'un modèle social ?

Mon père est mort. Cette question ne sera jamais tranchée.

Mon père conduisait. Pas ma mère. Mon père gérait l'autoradio. Pas ma mère. Et c'était RTL, Les Grosses têtes. Une ribambelle d'individus emmenée par une petite voix aigrelette, basant sa francophonité sur l'écorchage systématique de la langue de Shakespeare. Genre le mec qui n'a pas compris que la Guerre de Cent Ans est finie depuis un moment, qui croit qu'il lui suffisait d'apparaître ou de l'ouvrir pour que, béats, à genoux nous tombions. Un Robespierre en goguette, quoi.

Braillards, égrillards, Fats. Tels apparaissent-ils dans mon souvenir. Mon père riait. Pourquoi?

Mon père est mort. Cette question ne sera jamais tranchée.

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