Le boulevard est presque vide à cette heure. Elle pédale, l'air est froid, sec. La caisse avant du vélo fait un bruit sourd sur les pavés entre deux portions d'asphalte. Les feux passent au vert avant qu'elle arrive, elle ne freine pas.
Sur le guidon, le petit boîtier clignote une fois. Elle baisse les yeux, lit l'écran. Un drone en approche, droit devant. Elle ralentit, tourne dans une rue perpendiculaire, attend trente secondes appuyée contre un mur. Le drone a continué. Elle repart.
L'adresse est mémorisée. Elle a passé du temps sur les images satellite, vérifié l'orientation depuis plusieurs angles, fait le tour en 3D pour estimer les obstacles côté ouest. Sur les vues aériennes le toit semblait accessible depuis une sortie de service. Et les antennes étaient visibles, trois ou quatre, regroupées vers le nord. Un bruit de fond dense, riche. Exactement ce qu'elle cherchait. Elle avait mis l'adresse de côté et attendu la bonne nuit.
Elle tourne dans la rue, repère l'immeuble, continue jusqu'au suivant avant de s'arrêter.
L'antivol de cadre sur la roue arrière, le U pour sécuriser le cadre à un poteau, la chaîne sur la roue avant. Elle détache le boîtier du guidon, le glisse dans le sac. Elle vérifie deux fois.
Elle sort le matos de la caisse, enfile le sac à dos. Le trépied sous le bras.
La porte d'entrée n'est pas fermée. Elle trouve l'escalier de service au fond du couloir, commence à monter. Les étages défilent. Des bruits de télévision au loin à travers les cloisons, une odeur de cuisine froide. Elle ne croise personne.
La sortie est là. Un cadenas symbolique. Elle a le bon outil dans la poche extérieure du sac.
En haut il fait plus froid. La ville s'étale loin, les tours de la Défense à l'ouest, le périphérique en arc et l'A3 qui part vers l'est, deux rubans de phares qui ne s'arrêtent jamais. Les antennes sont là, comme prévu, leurs voyants rouges qui clignotent lentement dans le noir.
Elle pose le trépied à l'opposé, côté ouest. Le plus loin possible des antennes, mais pas trop. Elle a besoin du bruit, pas des interférences.
Elle fixe l'antenne, sort le laptop. Deux fenêtres ouvertes. À gauche le spectre radio. Le bruit ambiant de la ville apparaît, des pics qui surgissent et disparaissent, wifi, cellulaire, tout ce qui pulse en continu sans que personne n'y pense. Dense, chargé. Mieux qu'espéré. À droite les courbes du modèle. Loss en ordonnée, itérations en abscisse. La courbe descend encore, lentement, elle n'a pas encore atteint son plancher.
Elle lance une séquence de test. Le boîtier sur le trépied émet.
Sur le spectre, rien de visible. Ou presque. Un œil entraîné verrait peut-être une légère anomalie dans le bruit ambiant. Peut-être.
Elle note l'itération. Pas encore.
Elle recommence. Ajuste un paramètre, relance. La ville en dessous continue de pulser, indifférente. Une sirène quelque part vers Vincennes, des phares sur le boulevard en contrebas.
Troisième séquence. La courbe a bougé. Pas beaucoup, quelques centièmes, mais dans la bonne direction. Le signal se fond mieux. Le modèle apprend la texture du bruit urbain, commence à l'imiter correctement.
Elle boit une gorgée de café froid.
Vers deux heures le boîtier vibre une fois. Pas un test, une réception. Un nœud qu'elle ne reconnaît pas. Proche, dans le rayon, Montreuil peut-être ou juste à côté. Pas d'ID connu dans sa table de routage.
Juste une présence.
Elle regarde l'écran un moment. Elle tape quatre caractères, envoie.
node up.
Elle referme le laptop. Reste assise, le dos contre le muret. Les voyants rouges des antennes clignotent au-dessus d'elle dans un rythme lent, régulier, comme une respiration. En bas le boulevard. Les rubans de phares qui ne s'arrêtent jamais. Tout ce bruit, toute cette lumière, tout ce flux qui pense s'appartenir.