Carnet de Tyom

Par ici c'est mon atelier d'écriture...

Peter est assis dans son fauteuil roulant près de Séb. Après un bref silence il dit :

– Tu sais, je me rappelle une histoire avec mon petit-fils, Damien. Il a eu son premier vélo cet été. Tout fier, il voulait absolument l’essayer de suite, dans la rue devant la maison. Une pente douce, mais... eh, une pente quand même.

Séb, immobile, fixe Peter, intrigué.

– Alors voilà mon Damien qui se lance, hilare, à fond dans la descente. Mais... les freins. Trop durs pour ses petites mains. Il voit le panneau tout en bas, et là... il comprend comment ça va finir. Moi, je le regarde depuis la terrasse, mais sa mère, elle, comprend tout de suite et se met à courir derrière lui. Sauf qu’en courant, elle perd une de ses sandales – tu vois le genre, des petites sandales d’été.

Peter rit doucement.

– Elle arrive en deuxième position, forcément. Damien a fini sa course juste à côté du panneau, patatras sur le trottoir. Pas de gros bobo, juste deux éraflures et une bonne dose de honte.

Pete s'interrompt, sourit un instant.

– Ça me fait rire maintenant, mais sur le moment, c’était une scène digne d’un dessin animé.

En revenant vers la chambre 418, Naïma ralentit le pas. La porte est entrouverte, et une voix résonne doucement à l’intérieur. Elle fronce les sourcils : Sébastien est aphasique, et les visites sont terminées. Qui peut bien être là ? Intriguée, elle pousse doucement la porte. Elle trouve Mr Lawson en sa compagnie.

Elle avance doucement pour ne pas perturber la quiétude de la chambre.

Ses cheveux courts sont un peu ébouriffés et sa blouse légèrement froissée après son tour de nuit.

Elle salue Peter avec un sourire :

  • Je vois que vous tenez compagnie à Sébastien. C'est cool mais il est temps que je m'occupe un peu de lui maintenant.

Peter manœuvre son fauteuil et fait un signe à Séb avant de s’éclipser.

  • Bonne nuit, Séb. Je repasserai demain, si tu le veux bien.

Naïma se tient debout près de Séb, à une distance respectueuse.

  • Si tu veux bien, on peut se mettre d'accord sur un moyen de communiquer. Par exemple, pour me dire oui tu clignes des yeux une fois simplement. Si c'est non, tu fermes les yeux une seconde on va dire. Tu es d'accord ?

Séb cligne des yeux. Apparemment c'est bon.

Pour vérifier que nous nous sommes bien compris :

  • Est-qu'il est midi ?

Séb ferme les yeux une seconde pour dire non.

  • On est bien d'accord, plaisante Naïma. Veux-tu que je t'arrange un peu mieux ?

Séb cligne des yeux. Naïma ne le voit pas, mais il sourit dans son cœur. Finalement cette jeune femme n'est pas une Tatie Danielle. Au contraire !

Pendant qu’elle le positionne, ses gestes sont précis, doux et rassurants.

Séb ressent pour la première fois depuis longtemps autre chose que la mécanique des soins quotidiens. Il perçoit la douceur d’un toucher qui ne se contente pas d’être efficace, mais qui porte en lui une chaleur inexplicable. Une chaleur qui, sans bruit, vient fissurer l’isolement dans lequel il était enfermé.

Séb découvre son tatouage tandis qu'elle le mobilise. Il est intrigué par ces motifs. Naïma s’en aperçoit et commente avec un sourire :

-Tu te demandes ce que ça raconte ?

Séb cligne des yeux. Bien sûr qu'il veut savoir.

  • D'accord je te le dirai, mais pas ce soir. J'ai été un peu lente le temps de m'adapter au service, mais la prochaine fois je serais mieux organisée et je te parlerai de ce tatouage.

Je te souhaite un bon repos et de beaux rêves. Je passe régulièrement dans la nuit dans les chambres pour jeter un coup d'œil voir si tout va bien.

Une fois Naïma partie, Séb est submergé par une vague d’émotions : un mélange de sérénité, de curiosité et de quelque chose d’indéfinissable qu’il n’avait pas ressenti depuis longtemps.

Alors qu’il s’endort, les sensations de ce contact persistent, comme une empreinte invisible sur sa peau. Les motifs du tatouage demeurent derrière ses paupières, emportés dans un éclat lumineux qui doucement le transporte ailleurs dans un autre temps.

J'ai une IRM tard cet après-midi.
Ça veut dire Imagerie à Résonance Magnétique. J'ai appris ça.
Je vais entrer en résonance avec mon moi sidéral et quand je sortirai de là j'aurai un magnétisme fou.
Les gens vont se retourner sur mon passage et je marcherai comme une célébrité.
Peut-être que je pourrai gratter un peu de radioactivité et alors je scintillerai dans l'obscurité du soir.
Je serai vraiment pas comme les autres !
Qui sait ? Mon cerveau va se débloquer et j'aurai accès à la totalité de sa capacité phénoménale.
Vrai ! Je vais pouvoir créer des choses que même les plus téméraires n'ont pas osées.
Je sais pas moi... me télétransporter à des milliers de kilomètres et visiter tous les endroits au bout du monde qui sont sur les prospectus des agences de voyage et aller dans les plus beaux hôtels.
Car je serai devenu riche avant évidemment.

Bon ça y est, je suis dans la salle où on attend l'irm.
J'ai un peu le trac ! Il parait que c'est une grosse machine comme dans Stargate. Une porte spatio-temporelle. Mais je suis excité aussi.

  • Monsieur C ? Une scientifique en blouse blanche s'approche.
  • Oui C c'est moi.
  • Veuillez me suivre s'il vous plait. C'est à vous.

Je me lève et je la suis. Elle est mystérieuse et réservée.
On dirait que je me dirige vers un temple sacré. Celui de la science.
Tout ça pour moi. C'est MON TOUR !

Elle m'invite à entrer dans une petite salle.

  • Veuillez vous déshabiller s'il vous plait. Ne gardez que le slip et les chaussettes. Ensuite vous passerez cette tunique à usage unique.

Puis elle me pose des questions que je n'ai pas toutes retenues, si j'avais été opéré du cœur, si j'avais du métal dans mon corps, si j'étais allergique... C'est tout je crois.

  • Je vais vous faire une petite injection intraveineuse pour vous préparer à l'irm.
  • Ça ne fait pas mal ?
  • Pas du tout quand c'est moi qui pique elle répond en souriant.

Elle est vraiment sûre d'elle. Tant mieux pour moi.

  • À présent, enlevez lunettes, montre et bijoux. Restez assis et attendez ici que je vienne vous chercher.

Je suis un peu impressionné, mais c'est super !

Ça y est elle revient me chercher et me demande de m'allonger sur un chariot.

La Stargate est plus petite que je l'imaginais. Je devrai être couché.
Ah...je comprend...je vais être propulsé comme un obus à travers la porte des étoiles !

Je suis installé et attaché par endroits. Hum il va y avoir de l'accélération dans l'air...
Un casque sur les oreilles pour communiquer avec la base. Allô Cap Carnaveral, vous me recevez ? On place dans ma main un bouton d'urgence pour annuler la mission si nécessaire.

  • Ça va commencer. Ne bougez pas s'il vous plait.

Ça y est. Je suis impressionné. Je ferme les yeux. Le bruit est assourdissant. Je n'entends plus personne. Plus de voix.
Elle est partie ou c'est moi qui suis parti ? Mon cœur bas la chamade tellement je suis excité.
Le temps s'écoule et puis à un certain moment, le bruit s'arrête.
J'ouvre les yeux. La scientifique est revenue vers moi.
Peut-être que je suis parti et revenu? Je n'aurais pas dû fermer les yeux. Quand même elle me regarde d'un air bizarre, comme si je j'étais plus le même.
Ça y est ! J'ai compris ! Je suis bien parti et revenu ! Mon magnétisme est différent. Je dois être chargé à bloc et peut-être même que je scintille.
Je me sens différent.
Je peux retourner à la petite salle et me rhabiller.

Les formalités sont terminées. Je peux partir.

Enfin je suis à l'extérieur. Je suis le nouvel homme. Celui qui a traversé le temps, la voie lactée, et qui est REVENU !
Je suis prêt pour l'aventure, je vous dis pas...

Jaja et Cyril se sont occupés de moi et je suis presque prêt pour la nuit. Une main à peine plus appuyée sur mon épaule, Jaja me souhaite une bonne nuit. Au pas de la porte de la chambre, Cyril se retourne vers moi et me fait un signe de la main  accompagné d'un clin d'œil amical. Il se dirige vers la chambre suivante...

J'entends l'activité soutenue dans le couloir. Voix inter jetées pour demander de l'aide ou à la recherche d'un élément qui manque pour réaliser un soin.

Plus tard le bruit va se transformer en voix basses feutrées et en murmures durant la nuit. Des bruits de sonnettes par ci par là. Parfois une voix de l'équipe de nuit qui s'échappe plus fort qu'il ne faudrait.

Mais on n'en est pas là. À présent une chappe  tombe dans le service qui se met en mode nuit.

L'équipe est arrivée au bout de ses forces pour cette journée. Tout le monde ou presque est dans la salle de soins. Il y en va qui ont le regard plongé dans leur smartphone. Ils sont déjà un peu ailleurs. D'autres parlent d'événements qui ont marqué la journée, qu'ils soient funs ou tristes.

De temps en temps un regard pointe dans la direction du couloir à travers la vitre de la salle dans l'espoir de voir apparaître le duo de l'équipe de nuit.

C'est Doudou cette nuit. Un aide-soignant baraqué avec un mental solide. Toujours jovial. Il est de toutes les situations et hyper compétent. On peut s'appuyer sur lui.

Et le voilà enfin ! On le  reconnaît de loin, dans la lumière tamisée, accompagné de l'IDE de nuit. C'est un soulagement ! Les voilà tous les deux !

Il arrive quelquefois qu'un soignant soit manquant pour la relève. Son homologue de jour doit rester jusqu'à ce qu'une solution soit trouvée...

Mais ce soir c'est bon. L'équipe de nuit est au complet. À côté de Doudou marche Naïma, la nouvelle infirmière de nuit. Jaja l'a déjà croisée quand la coordinatrice l'accueillait l'autre jour et lui présentait l'établissement et le service. Cyril se rappelle que Jaja lui avait parlé d'elle...

  • Bonsoir l'équipe ! dit Doudou. Je vous présente Naïma qui commence cette nuit.
  • Oui, mon prénom est Naïma, enchaîne-t-elle. Je suis ici pour quelques semaines, peut-être plus. J'ai un CDD de deux mois. Je suis disons une infirmière itinérante. Je vis dans un camping-car. C'est un peu court comme présentation mais vous devez être fatigués et si on faisait les transmissions? C'est juste le premier contact. On apprendra à mieux se connaître en travaillant ensemble, vu que je ferai aussi des horaires de jour.

Naïma fait déjà impression. C'est une jeune femme qui n'est pas spécialement belle mais il émane d'elle de l'assurance, de la douceur et de la fermeté à la fois dans sa manière d'être. Ses cheveux sont courts, noirs et un peu en désordre.

Sur son bras gauche, un tatouage s’étend de son épaule jusqu’à son poignet, mêlant des éléments célestes et terrestres. Il n'est  pas courant comparé aux thèmes les plus représentatifs. À la base, près de son poignet, un arbre de vie aux racines puissantes, presque nerveuses, qui semblent s’enfoncer dans une terre invisible. Un tronc est fin et solide, s’élançe vers le haut.

À mi-hauteur, les branches de l’arbre se déploient. Au lieu de feuilles, ce sont des constellations qui brillent dans un ciel nocturne stylisé. Des étoiles lumineuses, reliées par de fines lignes d’encre blanche ou dorée et dessinent des formes reconnaissables comme la Grande Ourse ou Orion, mais aussi des constellations inconnues sauf de Naïma.

Ce tatouage semble raconter une histoire, celle d'un être profondément enraciné, mais toujours tourné vers les étoiles, en quête d’ailleurs. Il incarne l’équilibre entre stabilité et exploration.  Le symbole de la personnalité de Naïma.

L'équipe de jour qui était prête à détaler pour regagner ses pénates reste un moment intriguée. Pour l'une la gêne, pour l'autre le charme, le sentiment  de quelque chose d'autre.

  • C'est de l'art ton tatoo ! dit Virginie. Vraiment réussi !

En effet Virginie est sensible à cela. Elle a un magnifique mandala coloré tatoué à son épaule, mais il n'est visible que si elle tire un peu sur la manche courte de sa tunique.  Elle aimerait  bien être copine avec elle.

Les transmissions se déroulent chambre par chambre. Les problèmes rencontrés dans la journée avec tel ou telle. Tous n'ont pas de surveillance particulière.

  • Chambre 418. c'est un jeune tétra de dix-huit ans victime d'un AVP, blessé médullaire avec trauma crânien et coma consécutif. Il est dépendant pour les AVQ, aphasique mais il comprend ce qu'on lui dit. Il est alimenté par voie orale en mixé lisse et eau gélifiée.   Le traumatisme est assez récent donc on peut espérer de petites améliorations.   Sur le plan psychologique il est triste et déprimé. C'est un peu notre chouchou du service.   En journée il reçoit quelques visites : sa mère, des potes. Mais comme la communication est difficile et émotionnellement pénible, elles ont tendance à d'espacer.
  • Voilà, dit Virginie. On a fait le tour du service. On te souhaite bon courage pour cette première nuit.
  • Et bien merci pour votre accueil répond Naïma. On va commencer par faire le tour des chambres pour les médocs de nuit. Hein Doudou ?
  • Et oui, il va falloir commencer. Allez go ! dit Doudou.

( Certains êtres ne font que passer, mais leur lumière change à jamais ceux qu'ils croisent. )

La salle est grande. Cyril m'a emmené sur le fauteuil roulant et il m'a confié à Valérie.

Elle m'a accueilli avec son sourire rayonnant.

  • Ah voilà Séb !

La journée a été pénible et je suis triste. Toujours les mêmes répétitions.

Sarah était de repos aujourd'hui.

Ma daronne est venue me rendre visite. Elle a les yeux cernés. Elle a dû pleurer. Est-ce à cause de moi ?

Aujourd'hui on a essayé un nouveau truc.

On m'a amené à la salle à manger pour la première fois. Moi qui pensais qu'il n'y avait que des vieux, j'ai été surpris.

J'ai un fauteuil totalement sur mesure qui me cale de tous les côtés avec même un appui-tête. Il est assez grand, un peu l'ampleur d'un transat.

L'équipe soignante m'a choisi une table qui me sera assignée. On n'y est que trois car je prends pas mal de place.

C'est Jaja une aide soignante qui va me donner la becquée. C'est un moment intense pour les soignants. Beaucoup à faire en un temps limité quand-même.

Mais Jaja elle prend le temps.

Bien sûr, j'ai un peu la honte. D'habitude on me fait manger dans la chambre et là c'est devant tous les autres estropiés de la vie. Mais je suis vite rassuré. Mes deux compagnons de table eux peuvent parler et franchement ça me distrait. Parlent de choses et d'autres, comme des discussions de comptoir. Ils racontent des blagues et me font des petits clins d'oeil amicaux. Jaja est un peu mon ambassadrice. Elle est mon soutien.

  • Bonjour messieurs ! Je vous présente Sébastien. Séb pour les amis ( sourire et petit clin d'œil vers moi ). Il a eu un accident de la route. Actuellement il est paralysé des quatres membres et ne peut pas parler. Mais il comprend bien ce que vous dites.

Puis Jaja se tourne vers moi :

  • Séb, je te présente Monsieur Duterrier Frédéric

  • On m'appelle Fred ( sourire )

  • Et Séb voici Monsieur Lawson Peter qui a choisi de vivre dans notre belle région.

  • Et bien moi, dit Frédéric, j'ai eu un AVC. Comment tu vois mon bras gauche ne fonctionne plus mais j'ai récupéré l'usage de ma jambe gauche. Ça n'a pas été aussitôt mais il faut beaucoup de patience... hélas.

  • Moi j'ai un genou tout neuf en titane à droite, dit Peter en parfait français avec son accent d'outre-manche. Je l'avais tellement usé en restaurant la vieille maison que j'ai achetée ici que je ne pouvais plus marcher sans – souffrir le martyre – comme vous dites en France.

Les présentations étaient faites. Fred et Peter m'ont raconté la raison de leur présence ici.

La conversation s'en est suivie entre Fred, Peter et notre combo Jaja/Séb. Des rigolades, des clins d'œil.

Le moment repas s'est bien passé. Et vivement demain midi!

Demain j'aurais pas le stress de la première fois.

Jaja me raccompagne dans ma chambre et avec Cyril m'installe pour une sieste après m'avoir fait les soins.

Jaja à Cyril :

  • Ce soir tu vas voir il y a une nouvelle infirmière de nuit que tu ne connais pas.

  • Et alors ?

  • Quand tu vas la voir tu vas être surpris.

  • Ah bon ? ( petit air malicieux )

  • Ne fais pas ton numéro de charmeur, petit coquin hein. À toi de te faire ton idée mais tu verras, elle est une peu spéciale...

Eux ils discutent et ne font pas attention à moi pendant ce temps. Je suis intrigué et me demande si c'est une bonne ou une nouvelle pour moi. Ouais la question est – sympa ou Tatie Danielle ? Détrônera-t-elle Sarah qui pour moi est ... Sarah ?

J'espère juste qu'elle n'aura pas un air faussement compatissant comme on peut voir trop souvent.

Je sens que je vais y penser jusqu'à ce soir. Ça va tourner dans ma tête. J'en saurai plus d'ici là. Mes oreilles en mode radar guettent le moindre indice.

Tout le monde est super avec moi.

Mais évidemment j'aurais aimé être ailleurs. J'ai dix-huit ans bordel. Je devrais être avec des potes, faire un petit game ou je sais pas moi, voyager.

La Thaïlande je rêverais d'y passer plusieurs mois. Les femmes sont superbes là-bas, de sacrés p'tits lots comme dirait mon grand-père Pierro. Enfin bref...

La matinée est bien avancée et je n'ai encore rien fait. Toute l'équipe des soins s'est occupée de moi de A à Z.

C'est tellement humiliant de ne pouvoir rien faire de moi-même. Avant, j'avais un corps affûté...un corps de rêve haha !

J'ai grossi. Je ne bouge plus. Ce que je mange n'a pas de goût ni d'odeur. C'est tout mixé avec aussi des médocs pilés ou liquides mélangés dedans.

Parfois je suis anéanti. Est-ce que je vais récupérer ? Mon état va peut-être empirer ? J'aurais préféré mourir que d'être comme ça. Et pour combien de temps ?

Mais heureusement il y a Sarah, et puis Cyril et quelques autres.

Tiens, dans quelques minutes on va m'emmener en kiné.

Là-bas c'est Valérie qui s'occupe de moi. Elle est un peu plus âgée que Sarah. Elle est vive souriante et a une de ces pêches !

Son visage, son attitude, ne sont que bienveillance et fermeté. Elle est très pro. Elle me fait penser à ma grande sœur Cécile.

Elle me communique de l'espoir et j'ai envie de me battre pour ne pas la décevoir.

C'est vrai que j'aime la musique ! Je suis jeune mais je suis mal portant.

Il m'est arrivé quelque chose de pas cool. J'ai eu un accident. J'étais sur mon scooter à faire des embardées et de la roue arrière. J'ai pas capté assez tôt ces petits graviers de merde dans le virage et hop ! Ma tête a frappé la route ou un caillou. Je ne me souviens pas.

Je me suis retrouvé à l'hôpital. Je ne peux plus parler, même pas avoir une expression du visage. Je reste figé. Je ne peux pas bouger. Depuis combien de temps ça dure ? Je ne sais pas.

C'est le matin. J'entends que ça bouge dans les couloirs, des voix, des éclats de rire. C'est l'équipe du matin. Ça va s'animer un peu. On va s'occuper de moi. J'espère que Sarah est là. Elle est cool avec moi. Les autres aussi sont sympas mais elle je la kiffe.

Le matin, c'est un vent de fraîcheur. Je l'entends qui se rapproche. Elle parle dans la chambre à côté. C'est comme un chant d'oiseau du matin et le soleil se lève.

Ça y est la porte s'ouvre.

  • Saalut Séb !

Elle se dirige vers la porte vitrée, ouvre les rideaux et bing la lumière du jour. Et re-bing la plus belle des filles !

Sarah entrouvre la porte vitrée et ça caille un peu. Il n'y pas d'étage ici.

Je ne sais pas pourquoi elle fait ça mais c'est un rituel. En passant devant le pied du lit, elle n'a pas pointé du doigt ma méga érection du matin. Elle en a vu d'autres.

  • Séb, tu préfères la télé ou la zic ? Je vais t'installer pour le petit déj.

  • Cyril tu peux venir m'aider ?

Cyril entre souriant. Je l'aime bien aussi. C'est Musclor mais tout en douceur. Il a toujours une petite vanne gentille , un petit clin d'œil.

À eux deux ils ont la technique pour me positionner pour le petit déj. L'adaptable est positionné devant moi

  • À tout de suite Séb pour le p'tit déj et les médocs.

Sourire et clin d'œil de Sarah.

Sous ses pieds les pavés de la petite rue le font tantôt légèrement trébucher, tantôt rebondir tendrement.

Il est là, dans la rue, au milieu des autres, mais son esprit danse ailleurs. Les mots l’entourent, espiègles, bavards, jamais fatigués.

Eux ne voient qu'un vieil homme barbu aux longs cheveux blancs et au regard bleu perçant.

Personne ne semble le voir. Personne ne le calcule et n'a l'idée de lui prêter attention. Mais lui, il se parle à lui-même et il leur parle aussi mentalement.

Ils ne maîtrisent pas complètement leur langage corporel. Leur mise vestimentaire, leur coiffure, leur démarche, leurs tatoos...

Mais lui il préfère les mots.

Il ne se paie pas de mots, non, il les paie d’attention. Il les goûte, les fait rouler sous sa langue mentalement.

Avoir le dernier mot ? Pourquoi pas le premier, ou celui d’après ?

Il sourit. Le monde autour de lui, les passants, les vitrines, tout cela n’est qu’un décor en mouvement, une toile qui se déploie sans jamais vraiment exister.

Les mots, eux, sont bien réels. Ils ont du poids, de la texture, parfois même un parfum. Il les connaît depuis toujours, et ils le connaissent mieux encore.

Un enfant passe en courant. Courir après les mots ? Ils sont trop rapides.

Une affiche criarde : Trop de mots pour ne rien dire.

Un passant l’effleure sans le voir. Lui aussi est un mot. Un mot oublié ?

Il continue. Il n’a pas froid, il n’a pas chaud. Il flotte un peu. Ses pieds avancent d'eux-mêmes. A-t-il trébuché ? Qu' importe. Tout devient plus doux, plus léger.

Les mots chuchotent autour de lui, comme une brise dans les feuillages. Ils l’enveloppent, l’accompagnent. Plus de poids, plus de course. Juste ce glissement naturel, cette caresse du silence.

Il ferme les yeux.

Et les mots, tendrement, l’emportent.

L'autruche mit sa tête dans le sable et vit des chiens et des chats.

Mes correspondants que je ne connais pas ? Pourtant, je vous ai envoyé des messages par bouteilles à la mer. La mer est restée calme, sans ressac ni vague. J'aperçois que mes bouteilles sont restées sur le rivage. Elles n'ont pas vogué bien loin d'ici, vers d'autres rivages. Toutes mes bouteilles se sont accumulées ici. Il n'y a eu personne pour même jeter un regard sur elles, pour en ramasser une.

Anathema – One Last Goodbye 🎶

Ici, la pauvreté s'installe et prend ses aises. La souffrance des autres semblait si lointaine, presque irréelle. Nous rejoindrons ces autres terres où ces autres humains, semblables à nous, nous réapprendront la survie, la vie de résilience, ce qui compte vraiment.

Nectar noir sans lequel rien ne peut commencer. Le café, premier rituel de la journée. Au même titre qu'une taffe de cigarette, qu'un scroll sur les réseaux sociaux. Il aide à sortir des rêves et petit à petit à se reconnecter au réel. Saluer les amis des réseaux sociaux. Tous dans la même galère, solidaires. Ça commence là. Dans quelques minutes je prendrai la route. Il fera encore nuit. Tic tac, tic tac, bientôt je ne m'appartiens plus. Bientôt je ne vis plus seulement pour moi. Je vais me frotter à d'autres personnalités, dispenser mon savoir-faire et mettre en application la vie en société.