Ils avaient mûrement réfléchi avant de mettre leur plan à exécution.
Leur problème ? La vieillesse.
D'abord, acheter une tente assez grande pour deux. Ils la voulaient voyante, facilement repérable. Pas de vert ni de camouflage. Lui en a trouvé une orange. Sa couleur préférée, en prime.
Ensuite, deux bons sacs de couchage capables de résister aux températures hivernales. Puis des matelas. Trouver l'idéal n'était pas simple, surtout avec leurs vieux dos douloureux.
Enfin, les sacs à dos. De quoi tout porter, avec le reste des accessoires. Ça commençait à peser lourd.
La destination ? Un coin de nature sauvage, quelque part en France. Plutôt dans la moitié sud. Peut-être bien le Nontronais.
Mars pointe son nez.
Bientôt, il sera temps de partir.
Lui veut passer l’été là-bas.
Les gens du coin s’habitueraient à ces deux campeurs insolites. Parfois, on les croiserait à la petite supérette du bourg.
L’été s’étire doucement, réchauffant leurs vieux os. Peu à peu, ils se font plus rares au village. Puis, ils disparaissent.
Pendant ces mois passés dans la nature, ils ont jeûné, perdu du poids. Avec leurs vêtements flottants, personne ne s’en est aperçu.
Un jour, ils ont cessé d’aller à la supérette. On les a un peu oubliés.
Puis vient la saison de la chasse.
Deux hommes du coin, fusils en bandoulière, repèrent une tache orange à quelques centaines de mètres.
— Ce serait pas la tente des deux petits vieux qu’on a vus cet été ?
— Tu crois qu’ils sont partis en laissant tout ça ?
— On va voir de plus près ?
Les chasseurs s’approchent, prudents.
— Ohé ? Il y a quelqu’un ? Vous savez que la chasse a repris ? Camper ici, c’est risqué maintenant !
Silence.
— On regarde à l’intérieur ?
— Ouais, vaut mieux. Soit ils ont laissé leur matériel, soit…
D’un geste lent, ils font glisser la fermeture éclair.
Là, dans le silence, deux corps immobiles, emmitouflés dans leurs sacs de couchage.
Ils ne dorment pas.
Au centre de la tente, une boîte en plastique transparente. À l’intérieur, un vieux téléphone à clapet et une lettre.
— Oh là, Adrien, touche à rien. Faut appeler les gendarmes.
Le cœur serré, les deux hommes comprennent. C’étaient eux, les petits vieux.
Adrien compose le numéro, la voix tremblante.
— On a trouvé… deux personnes décédées.
Les gendarmes arrivent vite. Ils prennent des photos, interrogent les chasseurs, examinent la boîte en plastique.
À l’intérieur, une lettre manuscrite.
L’officier la lit à voix basse. Tout s’éclaire.
Ils voulaient partir ainsi. Dans la nature, à l’abri des regards. Ils avaient cessé de s’alimenter, laissant leur corps s’éteindre doucement.
Ils ne voulaient pas finir dans un lit d’hôpital, dans une maison de retraite.
Comme ce vieux couple dans Titanic, allongé l’un contre l’autre, attendant la fin sans panique, dans un calme presque surnaturel.
Dans leur lettre, ils demandent pardon.
À ceux qui les ont découverts.
À leurs enfants.
Mais c’était mieux ainsi, écrivent-ils. Mieux que la déchéance.
Partir sans violence.
À leurs poignets, un bracelet en plastique blanc, comme ceux des hôpitaux.
Un prénom.
Un numéro de téléphone.
Inscrit à l’encre indélébile.