Carnet de Tyom

Par ici c'est mon atelier d'écriture...

Il pleuvait. Les nuages étaient très bas. L'horizon bouché ne parvenait pas à cacher Les squelettes dont la vie avait été arrachée Par la tornade rouge qui avait mené le combat.

On pouvait s'élever à l'infini vers la crête là-bas, Sans être le moins du monde géné pour marcher, Par la végétation qui n'avait pas eu à sécher, Disparue en fumée au cours de ce branle-bas.

Les troncs calcinés, trempés par la pluie battante, Se hissaient, implorants, comme dans l'attente D'un secours qui ne viendra pas, plus jamais.

La forêt incendiée est devenue un grand cimetière Où les croix d'aujourd'hui sont les arbres d'hier Et dont les tombes ne seront plus fleuries désormais.

( Ce poème avait été écrit par mon père après un terrible incendie qui avait eu lieu non loin de chez nous. )

Je suis l'électrique. Appelle-moi Elektra.

J'ai un aspect classieux. Hey ! Regarde-moi, comme j'ai un châssis haut. Je te fais un clin d'œil. Je suis rutilante. Une vraie bombe. À l'intérieur, mes passagers nagent dans le bonheur. Ils sont gais, souriants. Mes larges écrans LED les fascinent. Le silence, la musique. Je ne sens pas mauvais comme les concurrentes qui fleurent l'essence ou le gazole.

Laisse-toi séduire. Laisse-toi envoûter. Laisse-toi enchaîner.

Tu n'aurais pas un petit côté sadomaso, toi ? Tu sais que ça va faire mal. Mal à ton portefeuille. Mal à tes économies. Mais tu ne pourras pas me résister. J'use de tous mes sortilèges.

Grâce à moi, tu vas devenir une star, une VIP. Tu pourras accéder à des villes, à des centres-villes réservés aux gens comme toi.

Laisse-toi aller. Laisse-moi te prendre. Viens dans mon intimité. Mon univers fantasmocosmique.

Viens, viens à moi.

Ils avaient mûrement réfléchi avant de mettre leur plan à exécution.

Leur problème ? La vieillesse.

D'abord, acheter une tente assez grande pour deux. Ils la voulaient voyante, facilement repérable. Pas de vert ni de camouflage. Lui en a trouvé une orange. Sa couleur préférée, en prime.

Ensuite, deux bons sacs de couchage capables de résister aux températures hivernales. Puis des matelas. Trouver l'idéal n'était pas simple, surtout avec leurs vieux dos douloureux.

Enfin, les sacs à dos. De quoi tout porter, avec le reste des accessoires. Ça commençait à peser lourd.

La destination ? Un coin de nature sauvage, quelque part en France. Plutôt dans la moitié sud. Peut-être bien le Nontronais.

Mars pointe son nez.

Bientôt, il sera temps de partir.

Lui veut passer l’été là-bas.

Les gens du coin s’habitueraient à ces deux campeurs insolites. Parfois, on les croiserait à la petite supérette du bourg.

L’été s’étire doucement, réchauffant leurs vieux os. Peu à peu, ils se font plus rares au village. Puis, ils disparaissent.

Pendant ces mois passés dans la nature, ils ont jeûné, perdu du poids. Avec leurs vêtements flottants, personne ne s’en est aperçu.

Un jour, ils ont cessé d’aller à la supérette. On les a un peu oubliés.

Puis vient la saison de la chasse.

Deux hommes du coin, fusils en bandoulière, repèrent une tache orange à quelques centaines de mètres.

— Ce serait pas la tente des deux petits vieux qu’on a vus cet été ?

— Tu crois qu’ils sont partis en laissant tout ça ?

— On va voir de plus près ?

Les chasseurs s’approchent, prudents.

— Ohé ? Il y a quelqu’un ? Vous savez que la chasse a repris ? Camper ici, c’est risqué maintenant !

Silence.

— On regarde à l’intérieur ?

— Ouais, vaut mieux. Soit ils ont laissé leur matériel, soit…

D’un geste lent, ils font glisser la fermeture éclair.

Là, dans le silence, deux corps immobiles, emmitouflés dans leurs sacs de couchage.

Ils ne dorment pas.

Au centre de la tente, une boîte en plastique transparente. À l’intérieur, un vieux téléphone à clapet et une lettre.

— Oh là, Adrien, touche à rien. Faut appeler les gendarmes.

Le cœur serré, les deux hommes comprennent. C’étaient eux, les petits vieux.

Adrien compose le numéro, la voix tremblante.

— On a trouvé… deux personnes décédées.

Les gendarmes arrivent vite. Ils prennent des photos, interrogent les chasseurs, examinent la boîte en plastique.

À l’intérieur, une lettre manuscrite.

L’officier la lit à voix basse. Tout s’éclaire.

Ils voulaient partir ainsi. Dans la nature, à l’abri des regards. Ils avaient cessé de s’alimenter, laissant leur corps s’éteindre doucement.

Ils ne voulaient pas finir dans un lit d’hôpital, dans une maison de retraite.

Comme ce vieux couple dans Titanic, allongé l’un contre l’autre, attendant la fin sans panique, dans un calme presque surnaturel.

Dans leur lettre, ils demandent pardon.

À ceux qui les ont découverts.

À leurs enfants.

Mais c’était mieux ainsi, écrivent-ils. Mieux que la déchéance.

Partir sans violence.

À leurs poignets, un bracelet en plastique blanc, comme ceux des hôpitaux.

Un prénom.

Un numéro de téléphone.

Inscrit à l’encre indélébile.

Anne et Gennaio avaient quitté l'Italie dans une période troublée par le fachisme pour trouver refuge en France.

Ils étaient tailleurs et avaient ouvert leur petit atelier de confection de costumes pour hommes dans l'avenue Clovis Hugues.

Ils étaient aussi sous-traitants et recevaient des commandes pour la Marine Nationale.

Vincent, mon père, m'emmenait avec lui quand il leur rendait visite en semaine.

Nous passions par l'entrée de la boutique, une salle avec une table pour montrer les modèles sur de gros catalogues ainsi que les tissus et une large cabine d'essayage toute en bois travaillé.

Puis l'atelier...

Anne était à sa machine à coudre à pédale, éclairée par une lampe, même le jour.

Face à elle, Gennaio à sa machine.

Au fond de la pièce une très grande table en bois sur laquelle étaient posés sur leur semelle respective deux fers à repasser métalliques énormes et lourds avec un manche en bois.

Cette table servait à la découpe des patrons et au repassage.

Pendant que papa discutait, je m'asseyais par terre et je jouais avec une petite voiture ou avec des coupons de tissus. Quelques fois j'allais m'enfermer dans la cabine d'essayage et je m'amusais des jeux de miroirs.

Papi et mamie travaillaient encore malgré leur âge avancé. Quand ils ont débuté leur activité, les cotisations retraite n'étaient pas obligatoires, aussi ont-ils dû travailler longtemps.

Certaines fois ça sentait fort la colle néoprène utilisée pour la confection des vestes en cuir. C'était plus difficile à travailler.

Papi avaient toutes les phalanges déformées et déviées par l'arthrose et la couture. Difficile de tenir l'aiguille dans ces conditions. Ce devait être douloureux.

Tous les deux ils ne se plaignaient jamais.

Tous les dimanches nous allions leur rendre visite tous en famille.

Il y avait dans la salle à manger une grande table à l'ancienne qui était spéciale. On pouvait enlever le plateau et dessous il y avait un billard ! Magique !

Papi parlait peu. Assis dans son vieux fauteuil en cuir, il tenait à la main une plaque de bois munie d'une pince à dessin. Elle servait à maintenir les mots croisés découpés dans différents journaux. À côté sur la petite table, un dictionnaire usé.

Mamie elle était d'une grande douceur. Papa l'adorait. C'est elle qui lui avait appris à lire et écrire avant l'heure.

C'étaient aussi des amateurs de musique classique. Dans le séjour, il y avait le piano droit .

Zézée ( diminutif de Rosaire. La famille était catholique ) et René, les frère et sœur de Vincent étaient musiciens.

Zézée au piano. René à la flûte traversière ou au violon.

Aujourd'hui ils ne sont plus. Je pense souvent à eux. Mon enfance et mon adolescence ont passé. Le temps a passé et je me suis éloigné. Je le regrette. J'aurai pu chercher à mieux les connaître et leur témoigner plus d'intérêt et d'affection.

Ils ne parlaient pas italien ni de leurs racines. Mais je ne leur ai jamais posé de questions et c'est dommage...

Ce fut intégration réussie, mais à quel prix !.. Ils dirent complètement adieu à toute une partie de leur vie.

Ils ne se se sont jamais plains et ont dû certainement en souffrir.

Je suis dans les réseaux sociaux. Je suis. Je suis à travers vous. Je suis. Je suis au milieu de vous. Je suis.

Des images. Des sons. Des interférences. Des plaintes.

Des parcours qui s'entrecroisent. Des présences fantasmagoriques. Des mots sans visages. Des expressions.

Êtres réels ou irréels ? Pensées profondes. Pensées légères. Cris au bout des doigts.

Consolations d'ici et d'ailleurs. Crève-cœurs. La vie s'enfuit. Elle s'enfuit du monde réel.

Quand je me sonde intérieurement je ne peux m'empêcher d'être étonné. Je suis une merveilleuse créature. Non pas moi-même, mais quand je considère mon corps et ses aptitudes, mon cerveau et ses capacités. Loin de moi la pensée de m'enorgueillir. Je pense juste que c'est remarquable de complexité.

Pourquoi suis-je abattu au dedans de moi? Quelle est cette chimie de mon cerveau qui l'influence tellement ?

On me donne un traitement visant à remonter le taux de sérotonine qui me ferait défaut. Cependant un jour comme celui-ci je me sens vide de toute énergie. Je ne trouve pas de sens à ma vie. Je ne suis qu'un organisme qui fonctionne et qui ne sert de rien.

Je ne suis qu'un être de chair et de sang. Une compilation de molécules. D'où viennent mes pensées ? Qu'est-ce qui donne des sentiments à cet organisme que je suis ? Le volonté, la joie, la peine, la peur, le courage, le lien avec mes semblables. Quelle est cette chose impalpable qui donne du sens à ce que je j'accomplis ?

Comme un enfant qui tente de démonter un jouet, je me déconstruis et je ne comprends pas comment ça fonctionne.

Je ne suis pas le premier à se poser ces questions je le sais bien. L'angoisse existentielle.