Soixante
Aujourd'hui c'est jeudi. Et le jeudi c'était le jour des frites. L'envie de s'engouffer dans la prousterie de la madeleine est grande. Pas besoin de se creuser les méninges, juste quelques mots. Genre : “une odeur de friterie, on est jeudi. Le jeudi c'était le jour des frites”. Et le tour est joué. Applaudissements. Rideau. C'est un triomphe!
Oh! Mais ce n'était pas grand chose ! Pensez ! Que l'odeur de friterie vous ramenât à celle des madeleines de mamy Simone et c'était la communion avec le Maître. La communion? Que dis-je! La fusion! Imaginez la phrase qu'il eût fallu dérouler sans que ne s'asphyxiât le lecteur.
Jeudi. 18h00 GMT. Il n'y a que vous. Tout le reste est flou, cotonneux.
Les feuilles qui tombent, le feu qui crépite, la tasse de chocolat qui vous réchauffe les mains. Et pouf vous voilà dans une cuisine odorante au milieu de laquelle s'agite une petite vieille ridée comme un pruneau, à la peau rêche mais dont vous cherchez le contact. Vous ici et là-bas. Comment il s'appelait déjà le chat de Schrödinger ?
Vous êtes à table. L'ambiance est joyeuse, bruyante. Ce chahut c'est la mélodie du dimanche. C'est l'enfance. Devant vos yeux émerveillés et vos babines bavantes s'étalent tout ce que vous aimez: brocolis, choux de Bruxelles et foie de veau. Vient alors cette voix rocailleuse qui vous invite à remplir votre assiette.
Vous mangez à pleine bouche à présent. Vous ne mangez pas, vous enfournez. Littéralement. Jusqu'à risquer l'étouffement. C'est trop bon et il y en a trop peu. La peur de ne pas avoir assez provoque l'urgence. Vous vous faites reprendre. On ne prend pas de grosses bouchées.
On ne prend pas de grosses bouchées, on ne parle pas la bouche pleine, on se tient droit sur sa chaise. On ferme la bouche quand on mange.
Je vais compter jusqu'à trois et vous réveillerez et pouf 'On' aura disparu et 'Je' sera de retour. Ca fera soixante euros et on se revoit la semaine prochaine.
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