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Comment devient-on tueur en série

Démystification

Si vous lisez ces lignes c'est que vous avez tourné la page. Comme moi.

Bienvenue.

Avant d'aller plus avant, quelques précisions.

Pronoms : il/lui. Je suis binaire. Je ne compte pas changer de base : je suis nul en mathématiques.

Je ne suis pas fou. A ma connaissance. Et à celle de mes proches.

Je suis issu d'une famille recomposée. Pas dysfonctionnelle. Je ne parle plus à ma mère.

Un père, employé de banque, tintinophile. Une mère, employée de banque, un rire à fissurer les murs. Un frère qui deviendra alcoolique. Un chat. Des forêts norvégiennes. C'est comme un Maine Coon mais en plus petit. Donc mignon.

Scolarité normale. Etudes supérieures, mariage, paternité.

Je soutiens la recherche contre le cancer, pas contre Alzheimer. Souci d'efficacité. J'ai lu qu'écrire dix minutes par jour diminuait le risque de développer une démence : je contribue à la lutte contre l'illettrisme. D'une pierre deux coups.

Je vis. En attendant de ne plus vivre.

Dans le moule. Invisible. Sans failles.

Donc sans rien à raconter. C'est ce qu'on dit, non ? Que les artistes construisent sur leurs failles.

Je suis un rebelle, je ne fais pas ce qu'on dit. D'ailleurs je n'aime pas les sushis.

Ni Tintin.


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Comment devient-on tueur en série

Prologue

La pièce est dépouillée. Genre cellule de moine. La lampe de bureau est placée du mauvais côté. A droite. C'est ma pénitence. Entre le cilice et la flagelle j'ai choisi la lampe. Du mauvais côté.

Dieu est miséricorde. Nul besoin de souffrir pour être pardonné. L'inconfort suffit : une prière psalmodiée entre quart et moins le quart et la lampe du mauvais côté. J'ai gagné mon paradis. Ce qui suit n'est donc pas une confession. Je suis l'Agnus dei. Depuis vingt minutes maintenant.

Seizième siècle. Quelque part. Un bûcher. Un méchoui. Sans agneau. Je dérape.

Blablabla.

Voilà. Reblanchi.

Je remets la lampe du bon côté. A gauche. Je suis prêt.

L'êtes-vous ?


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Comment devient-on tueur en série

Canicule

Pays: Belgique. Lieu : Bruxelles. Mois : juin. Jour : inconnu. Météo : ciel bleu. Age: sans importance.

Il fait chaud. Très chaud. La chaleur est épaisse. Visqueuse comme de l’huile. Elle ne coule pas, elle épouse. Elle moule. Pompéi. Les corps emprisonnés dans une coque de lave, saisis à point. Comme des steaks. En croûte. Nous sommes des steaks. Enfournés.

Des steaks qui attendent. En file. Bruxelles à l’heure de pointe.

Trois mètres. Stop.
Aux mains de l'Etat Bleu. Trois mètres. Stop. La force s'appelle Loi Saignant. Trois mètres. Stop. Aux mains de l'individu A point. Trois mètres. Stop. Elle se nomme crime Trop cuit.

Je venais de découvrir le métal. Et le punk. Bérurier Noir. Ni Dieu ni maître. J'advenais : Dixit Deus fiat lux et facta est lux.

Mon père riait aux âneries franchouillardes des Grosses Têtes. Il est mort.


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Comment devient-on un tueur en série

Les gants jaunes

C'est l'heure de la vaisselle.

J'ai enfilé mes gants de ménage. Jaunes. Le claquement du latex, la douceur de la doublure. Je n'ai plus d'empreintes, je ne laisse plus de traces.

Je deviens invisible. Libre. Comme le couvercle qui s'est évadé de l'armoire. Dangereux ?

Mon corps est un lave-vaisselle, ma tête descend la colline. Sisyphe version 2.0 : faire la vaisselle en pensant à autre chose.

Une assiette : je suis un chirurgien.

Un couteau : un scalpel.

Libre pendant que je récure les plats, que je remonte ma pierre. Camus dépassé. A moi le Prix Nobel.

Londres. Whitechapel. La nuit. Une rue pavée. Un rai de lumière transperce le brouillard. Dans la chambre un corps, dans la cuisine un homme. L'eau coule dans le siphon. Je retire les gants. Clac. Tête et corps à nouveau en syntonie.

Je range le couvercle. Je n'ai plus mes gants. La prochaine fois, je les garde. Juste pour voir. Pour faire avancer la recherche.


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Comment devient-on tueur en série

Naissance

Dans chaque cuisine ordinaire il y a une armoire, un tiroir ou un placard dont l'unique fonction est de recueillir ce qui ne trouve pas sa place.

Ma cuisine ne fait pas exception. Deux tiroirs et une armoire servent d'orphelinat. Ce qu'ils contiennent ? Information inutile. Voire dangereuse. Imaginez découvrir l'Objet : obsession, insomnie, déréalisation, toxicomanie, prostitution.

Suicide.

Je contemple un couvercle commandé par erreur. Dangereux ?

L'armoire déborde. A chaque ouverture les objets s'en échappent. Libres. Donc rebelles. Comme les suspects au Chili, cuits dans les fours du gouvernement. Comme les rebelles en Europe, croupissant dans les bunkers de l'isolement. Imprécations à l'endroit du dernier qui y mit la main.

Meurtre.

J'étais le précédent.

Suicide.

Non. Je suis un rebelle.

Ce sera meurtre.


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Mon épouse termine ses ablutions vespérales. J'attends mon tour. Notre syntaxe fonctionne comme le HTML : première balise ouverte, dernière fermée.

Je regarde le plafond. Rouge. Lambrissé. Les chanfreins courent sur toute la longueur. Rectilignes. Comme une autoroute. Comme la E40.

Je fais demi-tour.

Mardi. Vingt-et-une heures trente-trois. Nous revenons du judo. J'aime la quiétude nocturne de l'autoroute. Je ralentis. Pas trop : juste de quoi en profiter. Je ne suis pas maître de la distance mais du temps à la couvrir. Mon passager n'a rien remarqué, l'adolescence est bruyante. La tempête avant le calme.

Mardi. Vingt-et-une heures cinquante-cinq. Je m'engage sur la sortie. J'ai vieilli de vingt-deux minutes. J'ai mis cinq minutes de plus qu'indiqué par Google Maps.

J'ai résisté.


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Le souper est fini. La table débarrassée. Ma femme se prépare pour sa séance de sport. Training et baskets. Je me prépare pour la vaisselle. Eau chaude et gants jaunes.

— Quand tu auras deux minutes, tu descendras les linges à repasser ?

C'est une question rhétorique. J'aurai le temps. TINA comme ils disent. Je termine la vaisselle. Je monte en pensant à Sisyphe qui descend. Je nous imagine dans l'escalier central du château de Chambord. Il descend, je monte. Nous ne nous croisons pas mais sommes également libres.

Je descends les bras chargés des linges. Je les dépose sur la table. Je descends à la cave. Si ça se trouve Sisyphe remonte sa pierre. Et s'il était aussi libre en la montant ? Les Dieux l'auraient mauvaise. Cette perspective m'enchante. Je ne crois pas en Dieu. Peut-être y ai-je cru. Mais il est mort maintenant. Après ? C'est le néant. TINA. Je décide qu'il l'est. Libre. Comme moi qui décide de boire une canette de Coca.

Il paraît qu'une canette de coca c'est huit minutes de vie.

La liberté a un prix.


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Je ne parle plus à ma mère. Vous le savez. Depuis des années. Si le souvenir de l'incident qui déclencha la rupture est encore clair, son étiologie s'est perdue dans les limbes du Pacifique. Nous ne sommes pas en conflit. Elle n'a rien à se faire pardonner. Elle n'a pas été la pire des mères. Pas la meilleure non plus.

Câlins et baffes. Cadeaux et punitions. Rythme d'une enfance normale. J'ai été désiré mais je suis arrivé trop tôt. Elle avait dix-huit ans quand je vins au monde, quarante quand j'y advins rétif et questionnant le rire de mon père, quarante-cinq quand j'entrai dans les turbulences de l'adolescence. A l'âge où je découvrais l'insouciance et la rébellion, elle devait les abandonner. Pour toujours.

Que je ne commette pas les mêmes erreurs, tel était son mantra. Alors j'en ai fait d'autres. Par dizaine. Par camions entiers. La transmission est parasitée par la certitude de notre unicité.

Ma mère n'a pas fait d'études. J'ai patiné. Pas à l'école. Après. Elle ne s'est pas réalisée, j'ai terminé une maîtrise en criminologie. Mon cours préféré en terminale c'était le cours de religion parce qu'il n'en était pas question mais de philosophie. La criminologie comme un emplâtre. Erreurs différentes, résultat identique.

Je dois à ma mère ce que je ne suis pas. Le reste ne dépend que de moi. Ce n'est pas l'école qui m'a dicté mes codes. Ni le rap, même si j'ai vécu — un temps — dans une cité. Je ne parle plus à ma mère. N'en parlons plus.


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Pourquoi l'homme s'est-il mis à écrire ? Je ne parle pas des raisons mais de La raison. L'irritation primale : “bon, maintenant, il y en a marre de répéter la même chose, je vais l'écrire une bonne fois pour toutes !”.

Mésopotamie du sud, bien avant notre ère. Le soleil se lève. Ahum se réveille, s'étire, se lève, déjeune, embrasse sa femme, prend son char — de fonction — et se rend à son travail. Journée ordinaire d'un cadre sumérien moyen. La journée coule comme l'Euphrate. Ou le Tigre. Vous le ferez vous-mêmes j'en suis certain.

Que les Amérindiens d'Alaska inventassent l'écriture et c'est l'histoire d'Ours-qui-va-vite que je conterais. Si le nez de Cléopâtre VII...

La journée coule disais-je. Comme la digestion d'Ahum dont l'après-midi se passe assis — ou accroupi — sur ce qui deviendra le pot, le trône, la cuvette...

Il n'a pas prévenu ses collègues — et pour cause — qu'il siégeait. C'est le défilé. Et notre malheureux dysentrique de rabâcher ses symptômes. Palabres, crampes, chaleur. La soif. Inextinguible.

L'idée surgit. Elle traversera le temps, sera de toutes les guerres, de toutes les conquêtes, de toutes les explorations, de toutes les découvertes.

La gourde.

Le reste n'est qu'écriture.


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Hier au souper — au dîner — l'aîné annonce qu'il va faire une demi sèche. Je décroche. Le brouhaha devient un souffle. Je glisse. Je prends une bouchée. Je reviens. La sauce est bonne, pas trop grasse mais gourmande.

Sauce, beurre. Demi-sèche, demi-sel.

Hello !

Je suis là et ici. En même temps. Là je bavarde, mange et gronde le chat, ici je me souviens que Houellebecq m'a donné du mal. Comme Camus. Mais Albert est mort. On ne dit pas du mal des morts. Alors c'est lui qui prend. Ce n'est pas moi c'est le chat. Miam.

Là : il va moins manger, c'est tout bon pour le portefeuille ça. C'est un morfal. Ici : pourquoi une demi-sèche ? Enfin c'est son choix. Il est grand, il est libre. Comme Sisyphe. Et Prométhée ? Je l'ignore. Faudrait voir.

La peste ? C'est Dieu — et Camus. L'homme ? C'est Dieu. Hitler ? C'est... La Fontaine — La raison du plus fort est toujours la meilleure. Girard en chantre de la mauvaise foi. La Fontaine en bouclier de Dieu. Hitler en chancre de La Fontaine. Dieu dédouané. C'est ça le libre-arbitre.

Là : je débarrasse la table, fais la vaisselle, prépare le thé du soir, m'installe près de ma femme. On va se faire une niaiserie. Ou faire les charognards.

Ici : je m'allume une clope, light. Demi-cancer.


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