Chronique d'un carton
Je suis tombé sur La Chute. Cent-cinquante pages, deux centimètres d'épaisseur. Maximum. Pas de quoi affoler mon oreille interne. J'ai peut-être la rate qui se dilate mais le colimaçon en bon état.
J'ai ramassé La Chute qui de ce fait a arrêté de tomber. J'en ai repris la lecture — c'est la troisième fois. Il m'a fallu trois essais pour arrêter de fumer. Donc cette fois est peut-être la bonne. Ne suis-je pas venu à bout du Nom de la rose ? — La Chute est retombée. Dans l'oubli ? Je suis tombé sur La Chute.
Quand je rêve ma vie d'écrivain je me vois comme un bibliophage vorace. C'est toujours dès potron-minet et dans une glace embuée que je me vois auteur reconnu et courtisé. Je suis pas objectif avant mon premier café. Verdict vespéral : dix pages et c'est l'indigestion. Camus n'est pas ma came. Tant pis. Il me reste tout de même Houellebecq. L'espoir favorise un sommeil de qualité. Le ronronnement de mon chat aussi, mais il ne peut venir dans le lit avec nous. Le mariage a ses revers.
Je tourne les pages. Ma lecture devient imprécise. Clamence m'emmerde. Mais il faut que je tienne jusqu'à la question libératrice, celle qui flattera mon ego, flatterie transformée en sourire par mon surmoi. “Ah ça ? La Chute d'Albert Camus”. Celle qui fera de moi un stéréotype sur pattes.
Je vous l'ai déjà dit que j'étais rebelle, non ? Je suis peut-être même le rebelle le plus authentique que vous rencontrez dans toute votre vie. Pensez ! Un gars qui lit Camus et qui n'aime pas les sushis ! Comment ? Mais bien sûr que si ! J'ai fini l'Etranger et La Peste est en cours. J'ai compris le tiraillement moral des Justes. Je ne veux pas être un Juste car je ne veux pas être injuste, je veux juste être. Avant de ne plus être. Je sais que ça arrivera. J'ai fait des études.
Amsterdam. Son port. Ses marins qui naissent et meurent. Pourquoi pas Anvers ? Je fredonne et force m'est de constater que ça sonne moins bien. The Cure a chanté Camus. Un carton — quoi d'autre ? Un mec, une plage, un flingue, un inconnu et un soleil de... plomb. C'était un Arabe. Une chance. Imaginons un instant que le malheureux fût Français ou, soyons de bon compte, Belge. Je teste — en anglais, naturellement. Oui. Mais non. Je vous épargne l'hypothèse du Japonais qui se prend une balle sous le soleil d'Algérie.
Mais il est temps. Et même si je me sens bien céans, il me faut remonter la colline avec ma pierre. Je me rhabille, tire la chasse et ferme la porte. Clac.
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