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Hier au souper — au dîner — l'aîné annonce qu'il va faire une demi sèche. Va-t-il devenir demi-gros ? De demi-gros au beurre demi-sel. Je sais. Ce n'est pas gentil. Pour le beurre. Facile. Trop peut-être ? Même pour Houellebecq ?

Je n'ai rien contre Houellebecq mais il m'a donné du mal. Comme Camus. Mais il est mort. On ne dit pas du mal des morts. Alors c'est lui qui prend. Après c'est du win-win. Je parle de lui et passe pour un gars cultivé. La technique du bouc-émissaire. Classique. Universelle. Facile. Miam. Girard en vainqueur de master chef.

La peste ? C'est Dieu — et Camus. L'homme ? C'est Dieu. Hitler ? C'est... La Fontaine — La raison du plus fort est toujours la meilleure. Girard en chantre de la mauvaise foi. La Fontaine en bouclier de Dieu. Hitler en chancre de La Fontaine. Dieu dédouané. C'est ça le libre-arbitre.

Je m'allume une clope, light. Histoire de ne risquer qu'un demi-cancer.


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Je suis tombé sur La Chute. Cent-cinquante pages, deux centimètres d'épaisseur. Maximum. Pas de quoi affoler mon oreille interne. J'ai peut-être la rate qui se dilate mais le colimaçon en bon état.

J'ai ramassé La Chute qui de ce fait a arrêté de tomber. J'en ai repris la lecture — c'est la troisième fois. Il m'a fallu trois essais pour arrêter de fumer. Donc cette fois est peut-être la bonne. Ne suis-je pas venu à bout du Nom de la rose ? — La Chute est retombée. Dans l'oubli ? Je suis tombé sur La Chute.

Quand je rêve ma vie d'écrivain je me vois comme un bibliophage vorace. C'est toujours dès potron-minet et dans une glace embuée que je me vois auteur reconnu et courtisé. Je suis pas objectif avant mon premier café. Verdict vespéral : dix pages et c'est l'indigestion. Camus n'est pas ma came. Tant pis. Il me reste tout de même Houellebecq. L'espoir favorise un sommeil de qualité. Le ronronnement de mon chat aussi, mais il ne peut venir dans le lit avec nous. Le mariage a ses revers.

Je tourne les pages. Ma lecture devient imprécise. Clamence m'emmerde. Mais il faut que je tienne jusqu'à la question libératrice, celle qui flattera mon ego, flatterie transformée en sourire par mon surmoi. “Ah ça ? La Chute d'Albert Camus”. Celle qui fera de moi un stéréotype sur pattes.

Je vous l'ai déjà dit que j'étais rebelle, non ? Je suis peut-être même le rebelle le plus authentique que vous rencontrez dans toute votre vie. Pensez ! Un gars qui lit Camus et qui n'aime pas les sushis ! Comment ? Mais bien sûr que si ! J'ai fini l'Etranger et La Peste est en cours. J'ai compris le tiraillement moral des Justes. Je ne veux pas être un Juste car je ne veux pas être injuste, je veux juste être. Avant de ne plus être. Je sais que ça arrivera. J'ai fait des études.

Amsterdam. Son port. Ses marins qui naissent et meurent. Pourquoi pas Anvers ? Je fredonne et force m'est de constater que ça sonne moins bien. The Cure a chanté Camus. Un carton — quoi d'autre ? Un mec, une plage, un flingue, un inconnu et un soleil de... plomb. C'était un Arabe. Une chance. Imaginons un instant que le malheureux fût Français ou, soyons de bon compte, Belge. Je teste — en anglais, naturellement. Oui. Mais non. Je vous épargne l'hypothèse du Japonais qui se prend une balle sous le soleil d'Algérie.

Mais il est temps. Et même si je me sens bien céans, il me faut remonter la colline avec ma pierre. Je me rhabille, tire la chasse et ferme la porte. Clac.


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Dimanche matin. Je me brosse les dents. Je rêve ma vie d'auteur. Pull-over au col roulé, lunettes en écailles, pipe au bec. Dans mon bureau encombré de livres, je crée une histoire. Ex nihilo. Comme Lui.

Je suis dans le divan, le feu ronfle. Je regarde danser la flamme. Dans quelques minutes je vais me faire cuire un oeuf — sans que personne ne m'y envoyât. Le libre-arbitre dans son expression la plus pure. — et griller deux tartines.

Hier c'était soirée entre amis. Ils ont un fils doué en écriture. Et si j'étais moins bon qu'un écolier ? Deux options : une charge gavée de testostérone — C'est ça et moi je parle chinois. Qu'il mouche déjà le lait qui coule de son nez ; ou l'élégie — Ne suis-je pas, Morel, le plus chétif du monde ?. Il y a une troisième voie ? Oui, c'est vrai. Mais Il est mort à ce qu'il paraît.

Il — le fils, je précise pour que le fil vous ne perdiez — n'a pas d'inclination pour les lettres. Ouf. Je n'aurai pas à sauter du pont Mirabeau. Je l'aime bien ce gamin. La soirée coula, tranquille comme La Seine. Ou la Senne. Mais d'un autre pont alors. Trois cafés. L'indignité évitée. Les dithyrambes professorales remémorées avec tendresse — l'admiration de mes pairs, la désolation de mon père. Et de ma mère. Faudra qu'on en reparle de ma mère. Sans doute.

La brosse à dents sonne. Six heures en trois minutes. J'ai l'esprit de synthèse. Je ne suis pas Tolstoï.


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Salut à toi, lecteur.

J'aurais, il est vrai, pu – dû ? – y attacher l'épithète “potentiel”. Tant il est possible que jamais tu ne voies ces lignes. Je te prends la main et t'amène au bord de mon univers.

Personne – ou presque – ne lit le prologue. Je ne les lis jamais pour ma part. Mais il m'a paru bon de m'y plier. Pour te prévenir. De quoi ? Aucune importance.

La seule raison d'être de ce passage, c'est de me protéger derrière un “Je t'avais prévenu”. Te voilà prévenu.

Ulysse a fait un beau voyage, il est heureux. Je ne peux te proposer que le voyage

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Je suis né, j'ai grandi, étudié, me suis marié. J'ai des enfants. J'aime les chats, le chocolat, la bière et le whisky japonais. Je fais comme tout le monde, j'attends que la science vainque le cancer, j'espère qu'il n'aura pas ma peau. En même temps si ce n'est pas lui...

Je vis en attendant de ne plus vivre. Comme tout le monde. En attendant de comparaître devant Anubis j'écris. Et je fais du sport. Un peu. Pas de trop. Je ne veux pas précipiter les choses non plus.

Je suis Belge. Je n'en rajoute pas. C'est assez cliché comme ça. Mon grand-père était Italien. Un homme exceptionnel, un modèle de subversion. Pensez ! Un Italien qui n'aime pas les pâtes !

J'ai un frère qui a toujours soif. Et une mère qui n'aimerait pas mon ton.

J'ai eu un père et un papa qui n'était pas le premier. Je sais, il y en a qui ont de la chance. Du premier je tiens mes sourcils broussailleux et les poils dans le nez. Du second la certitude que la génétique ne fait pas les papas. Et qu'il ne sera pas responsable si le crabe me croque.

Ma femme est ingénieure. Je l'aime. Mes enfants aussi je les aime. Tout est dit.

Je souhaite la paix dans le monde. Je ne souhaite pas la disparition des Miss Belgique, de France ou d'ailleurs. Il faut sauvegarder la biodiversité. Même si on n'a pas besoin de poupées en maillot pour nous rappeler que ce n'est pas bien de faire la guerre.


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Nous sommes des entités biologiques. Nous produisons des déchets. La sphère professionnelle qualifie le processus de pause biologique. La sphère privée permet une plus grande liberté d'expression, mais le résultat est le même. On se retrouve assis – ou accroupi – le cul à l'air, condamné au désoeuvrement.

C'est le moment où, tel Sisyphe, nous descendons la colline. Ce moment est un interstice subversif où surgit la liberté. Plusieurs fois par jour.

Je suis au pied de ma colline. Je me rhabille, tire la chasse. Je reprends ma pierre.


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Aujourd'hui c'est jeudi. Et le jeudi c'était le jour des frites. L'envie de s'engouffer dans la prousterie de la madeleine est grande. Pas besoin de se creuser les méninges, juste quelques mots. Genre : “une odeur de friterie, on est jeudi. Le jeudi c'était le jour des frites”. Et le tour est joué. Applaudissements. Rideau. C'est un triomphe!

Oh! Mais ce n'était pas grand chose ! Pensez ! Que l'odeur de friterie vous ramenât à celle des madeleines de mamy Simone et c'était la communion avec le Maître. La communion? Que dis-je! La fusion! Imaginez la phrase qu'il eût fallu dérouler sans que ne s'asphyxiât le lecteur.

Jeudi. 18h00 GMT. Il n'y a que vous. Tout le reste est flou, cotonneux.

Les feuilles qui tombent, le feu qui crépite, la tasse de chocolat qui vous réchauffe les mains. Et pouf vous voilà dans une cuisine odorante au milieu de laquelle s'agite une petite vieille ridée comme un pruneau, à la peau rêche mais dont vous cherchez le contact. Vous ici et là-bas. Comment il s'appelait déjà le chat de Schrödinger ?

Vous êtes à table. L'ambiance est joyeuse, bruyante. Ce chahut c'est la mélodie du dimanche. C'est l'enfance. Devant vos yeux émerveillés et vos babines bavantes s'étalent tout ce que vous aimez: brocolis, choux de Bruxelles et foie de veau. Vient alors cette voix rocailleuse qui vous invite à remplir votre assiette.

Vous mangez à pleine bouche à présent. Vous ne mangez pas, vous enfournez. Littéralement. Jusqu'à risquer l'étouffement. C'est trop bon et il y en a trop peu. La peur de ne pas avoir assez provoque l'urgence. Vous vous faites reprendre. On ne prend pas de grosses bouchées.

On ne prend pas de grosses bouchées, on ne parle pas la bouche pleine, on se tient droit sur sa chaise. On ferme la bouche quand on mange.

Je vais compter jusqu'à trois et vous réveillerez et pouf 'On' aura disparu et 'Je' sera de retour. Ca fera soixante euros et on se revoit la semaine prochaine.


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J'aime à dire que je suis un rebelle, un insoumis, rétif à toute forme d'autorité et tout et tout. Mais je n'aime pas les sushis. Ca m'ennuie. Un peu. Mais pas trop. Nous vivons dans l'abondance. Mais on ne sait jamais.

Imaginez un monde où il n'y aurait que ça. Je serais dans le dur, là. Un rebelle affamé. Et comme ventre vide n'a pas d'oreilles, je serais sourd. Je suis doué pour la musique. Mais je m'appelle Marc. Pas de chance.

Mes chats aiment le saumon. Mais pas en sushi. Donc, quelque part – mais où ? –, ça me poserait problème qu'il n'y ait plus de saumon. Et de réclamer un statut de protection. Mais attention. Pas n'importe quel saumon. Celui d'Ecosse. Ce sont des chats, pas des caniches. Je n'aime pas les chiens. Pas de chance pour les canins.

Pas les sushis. Pas les caniches. Je deviens un être complexe. C'est déjà ça dirait un Soudanais débarquant à Paris. Je précise. Par honnêteté intellectuelle. Et par lâcheté aussi. Peut-être. Ce n'est pas de moi c'est de Souchon.

Ni sushis, ni caniches. Ni Dieu, ni maître.

Souchon les sushis ?


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Vous vous dites peut-être que je n'ai pas toutes les frites dans le même panier. Que ce n'est pas de ma faute. “Son père était violent, ça laisse des traces ma bonne m'dame”.

J'ai perdu mon père deux fois. Une fois à deux ans, la seconde à cinquante. Entre ces deux bornes j'ai eu un papa qui n'était pas mon père. C'est la vie ma bonne m'dame.

Mon père n'était pas violent. Il n'était pas là. Mon papa était tintinophile, c'est ça qui laisse des traces.

Le père est plus facile à attaquer. Un père s'il ne convient pas, on peut l'effacer. En une phrase. En un mot même. Mais la mère est là. Toujours. Pour toujours. Par défaut. Indestructible. Même Folcoche.

Le père laisse des traces. La mère creuse un sillon.

Comme ils ont raison de me toiser ! “Mon matin est pourri mais ce n'est qu'un matin. Lui, le pauvre, ce matin c'est ses matins”.

On est toujours le con de quelqu'un. C'est tout ce que je voulais dire.


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Février. Jour et année inconnus de vous. Pas de moi. Privilège du narrateur. Quoique. Il suffirait qu'un petit malin décidât d'examiner le flux RSS pour que mon omnipotence autoproclamée ne me mène à l'échafaud. Comme Robespierre. Il n'y a pas de mal à changer de tête.

Despote et présomptueux.

Le froid matinal de cette fin de mois de février m'agresse. Un froid qui attaque les oreilles, gerce les lèvres et assèche la peau. Il fait encore nuit.

Profitant de la protection qu'offre l'obscurité, il s'invite. A pas de loup. C'est un souvenir d'enfance.

Je dois avoir 12 ans. Ou à peine plus. On roule dans Bruxelles. 'On' c'est mon père, ma mère, mon frère... et moi, bien entendu.

'On', dictateur anonyme qui m'oblige à m'imposer dans mon propre souvenir. Sinon c'est le vide, le maelström. 'Je' disparaît mais 'on' reste.

Alors... y étais-je dans cette putain de voiture ? Mettons fin à la torture, j'y étais.

Mon père est au volant. Ma mère sait conduire. Mais mon père est malade quand il est passager. Bien des années plus tard, il a été mon passager. Il n'a pas été malade. Du coup je ne sais que penser: prétexte fumeux pour assurer notre sécurité ou camouflage maladroit d'un processus de reproduction d'un modèle social ?

Mon père est mort. Cette question ne sera jamais tranchée.

Mon père conduisait. Pas ma mère. Mon père gérait l'autoradio. Pas ma mère. Et c'était RTL, Les Grosses têtes. Une ribambelle d'individus emmenée par une voix aigrelette, imposant sa francophonité par l'écorchage systématique de la langue de Shakespeare. Un Robespierre en goguette, quoi.

Inintéressants. Tels apparaissent-ils dans mon souvenir. Mon père riait. Pourquoi?

Mon père est mort. Cette question ne sera jamais tranchée.


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