Interférences

MicroRécit

Comment devient-on tueur en série

Prologue

La pièce est dépouillée. Genre cellule de moine. La lampe de bureau est placée du mauvais côté. A droite. C'est ma pénitence. Entre le cilice et la flagelle j'ai choisi la lampe. Du mauvais côté.

Dieu est miséricorde. Nul besoin de souffrir pour être pardonné. L'inconfort suffit : une prière psalmodiée entre quart et moins le quart et la lampe du mauvais côté. J'ai gagné mon paradis. Ce qui suit n'est donc pas une confession. Je suis l'Agnus dei. Depuis vingt minutes maintenant.

Seizième siècle. Quelque part. Un bûcher. Un méchoui. Sans agneau. Je dérape.

Blablabla.

Voilà. Reblanchi.

Je remets la lampe du bon côté. A gauche. Je suis prêt.

L'êtes-vous ?


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Comment devient-on tueur en série

Canicule

Pays: Belgique. Lieu : Bruxelles. Mois : juin. Jour : inconnu. Météo : ciel bleu. Age: sans importance.

Il fait chaud. Très chaud. La chaleur est épaisse. Visqueuse comme de l’huile. Elle ne coule pas, elle épouse. Elle moule. Pompéi. Les corps emprisonnés dans une coque de lave, saisis à point. Comme des steaks. En croûte. Nous sommes des steaks. Enfournés.

Des steaks qui attendent. En file. Bruxelles à l’heure de pointe.

Trois mètres. Stop.
Aux mains de l'Etat Bleu. Trois mètres. Stop. La force s'appelle Loi Saignant. Trois mètres. Stop. Aux mains de l'individu A point. Trois mètres. Stop. Elle se nomme crime Trop cuit.

Je venais de découvrir le métal. Et le punk. Bérurier Noir. Ni Dieu ni maître. Dixit Deus fiat lux et facta est lux.

Mon père riait aux âneries franchouillardes des Grosses Têtes. Il est mort.


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Comment devient-on un tueur en série

Les gants jaunes

C'est l'heure de la vaisselle.

J'ai enfilé mes gants de ménage. Jaunes. Le claquement du latex, la douceur de la doublure. Je n'ai plus d'empreintes, je ne laisse plus de traces.

Je deviens invisible. Libre. Comme le couvercle qui s'est évadé de l'armoire. Dangereux ?

Mon corps est un lave-vaisselle, ma tête descend la colline. Sisyphe version 2.0 : faire la vaisselle en pensant à autre chose.

Une assiette : je suis un chirurgien.

Un couteau : un scalpel.

Libre pendant que je récure les plats, que je remonte ma pierre. Camus dépassé. A moi le Prix Nobel.

Londres. Whitechapel. La nuit. Une rue pavée. Un rai de lumière transperce le brouillard. Dans la chambre un corps, dans la cuisine un homme. L'eau coule dans le siphon. Je retire les gants. Clac. Tête et corps à nouveau en syntonie.

Je range le couvercle. Je n'ai plus mes gants. La prochaine fois, je les garde. Juste pour voir. Pour faire avancer la recherche.


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Comment devient-on tueur en série

Naissance

Dans chaque cuisine ordinaire il y a une armoire, un tiroir ou un placard dont l'unique fonction est de recueillir ce qui ne trouve pas sa place.

Ma cuisine ne fait pas exception. Deux tiroirs et une armoire servent d'orphelinat. Ce qu'ils contiennent ? Information inutile. Voire dangereuse. Imaginez découvrir l'Objet : obsession, insomnie, déréalisation, toxicomanie, prostitution.

Suicide.

Je contemple un couvercle commandé par erreur. Dangereux ?

L'armoire déborde. A chaque ouverture les objets s'en échappent. Libres. Donc rebelles. Comme les suspects au Chili, cuits dans les fours du gouvernement. Comme les rebelles en Europe, croupissant dans les bunkers de l'isolement. Imprécations à l'endroit du dernier qui y mit la main.

Meurtre.

J'étais le précédent.

Suicide.

Non. Je suis un rebelle.

Ce sera meurtre.


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Je ne parle plus à ma mère. Vous le savez. Depuis des années. Si le souvenir de l'incident qui déclencha la rupture est encore clair, son étiologie s'est perdue dans les limbes du Pacifique. Nous ne sommes pas en conflit. Elle n'a rien à se faire pardonner. Elle n'a pas été la pire des mères. Pas la meilleure non plus.

Câlins et baffes. Cadeaux et punitions. Rythme d'une enfance normale. J'ai été désiré mais je suis arrivé trop tôt. Elle avait dix-huit ans quand je vins au monde, quarante quand j'y advins rétif et questionnant le rire de mon père, quarante-cinq quand j'entrai dans les turbulences de l'adolescence. A l'âge où je découvrais l'insouciance et la rébellion, elle devait les abandonner. Pour toujours.

Que je ne commette pas les mêmes erreurs, tel était son mantra. Alors j'en ai fait d'autres. Par dizaine. Par camions entiers. La transmission est parasitée par la certitude de notre unicité.

Ma mère n'a pas fait d'études. J'ai patiné. Pas à l'école. Après. Elle ne s'est pas réalisée, j'ai terminé une maîtrise en criminologie. Mon cours préféré en terminale c'était le cours de religion parce qu'il n'en était pas question mais de philosophie. La criminologie comme un emplâtre. Erreurs différentes, résultat identique.

Je dois à ma mère ce que je ne suis pas. Le reste ne dépend que de moi. Ce n'est pas l'école qui m'a dicté mes codes. Ni le rap, même si j'ai vécu — un temps — dans une cité. Je ne parle plus à ma mère. N'en parlons plus.


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