Dimanche matin. Je me brosse les dents. Je rêve ma vie d'auteur. Pull-over au col roulé, lunettes en écailles, pipe au bec. Dans mon bureau encombré de livres, je crée une histoire. Ex nihilo. Comme Lui.
Je suis dans le divan, le feu ronfle. Je regarde danser la flamme. Dans quelques minutes je vais me faire cuire un oeuf — sans que personne ne m'y envoyât. Le libre-arbitre dans son expression la plus pure. — et griller deux tartines.
Hier c'était soirée entre amis. Ils ont un fils doué en écriture. Et si j'étais moins bon qu'un écolier ? Deux options : une charge gavée de testostérone — C'est ça et moi je parle chinois. Qu'il mouche déjà le lait qui coule de son nez ; ou l'élégie — Ne suis-je pas, Morel, le plus chétif du monde ?. Il y a une troisième voie ? Oui, c'est vrai. Mais Il est mort à ce qu'il paraît.
Il — le fils, je précise pour que le fil vous ne perdiez — n'a pas d'inclination pour les lettres. Ouf. Je n'aurai pas à sauter du pont Mirabeau. Je l'aime bien ce gamin. La soirée coula, tranquille comme un fleuve. Trois cafés. L'indignité évitée. Les dithyrambes professorales remémorées avec tendresse — l'admiration de mes pairs, la désolation de mon père. Et de ma mère. Faudra qu'on en reparle de ma mère. Sans doute.
La brosse à dents sonne. Six heures en trois minutes. J'ai l'esprit de synthèse. Je ne suis pas Tolstoï.
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Salut à toi, lecteur.
J'aurais, il est vrai, pu – dû ? – y attacher l'épithète “potentiel”. Tant il est possible que jamais tu ne voies ces lignes. Je te prends la main et t'amène au bord de mon univers.
Personne – ou presque – ne lit le prologue. Je ne les lis jamais pour ma part. Mais il m'a paru bon de m'y plier. Pour te prévenir. De quoi ? Aucune importance.
La seule raison d'être de ce passage, c'est de me protéger derrière un “Je t'avais prévenu”. Te voilà prévenu.
Ulysse a fait un beau voyage, il est heureux. Je ne peux te proposer que le voyage
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Je suis né, j'ai grandi, étudié, me suis marié. J'ai des enfants. J'aime les chats, le chocolat, la bière et le whisky japonais. Je fais comme tout le monde, j'attends que la science vainque le cancer, j'espère qu'il n'aura pas ma peau. En même temps si ce n'est pas lui...
Je vis en attendant de ne plus vivre. Comme tout le monde. En attendant de comparaître devant Anubis j'écris. Et je fais du sport. Un peu. Pas de trop. Je ne veux pas précipiter les choses non plus.
Je suis Belge. Je n'en rajoute pas. C'est assez cliché comme ça. Mon grand-père était Italien. Un homme exceptionnel, un modèle de subversion. Pensez ! Un Italien qui n'aime pas les pâtes !
J'ai un frère qui a toujours soif. Et une mère qui n'aimerait pas mon ton.
J'ai eu un père et un papa qui n'était pas le premier. Je sais, il y en a qui ont de la chance. Du premier je tiens mes sourcils broussailleux et les poils dans le nez. Du second la certitude que la génétique ne fait pas les papas. Et qu'il ne sera pas responsable si le crabe me croque.
Ma femme est ingénieure. Je l'aime. Mes enfants aussi je les aime. Tout est dit.
Je souhaite la paix dans le monde. Je ne souhaite pas la disparition des Miss Belgique, de France ou d'ailleurs. Il faut sauvegarder la biodiversité. Même si on n'a pas besoin de poupées en maillot pour nous rappeler que ce n'est pas bien de faire la guerre.
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Nous sommes des entités biologiques. Nous produisons des déchets. La sphère professionnelle qualifie le processus de pause biologique. La sphère privée permet une plus grande liberté d'expression, mais le résultat est le même. On se retrouve assis – ou accroupi – le cul à l'air, condamné au désoeuvrement.
C'est le moment où, tel Sisyphe, nous descendons la colline. Ce moment est un interstice subversif où surgit la liberté. Plusieurs fois par jour.
Je suis au pied de ma colline. Je me rhabille, tire la chasse. Je reprends ma pierre.
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Aujourd'hui c'est jeudi. Et le jeudi c'était le jour des frites. L'envie de s'engouffer dans la prousterie de la madeleine est grande. Pas besoin de se creuser les méninges, juste quelques mots. Genre : “une odeur de friterie, on est jeudi. Le jeudi c'était le jour des frites”. Et le tour est joué. Applaudissements. Rideau. C'est un triomphe!
Oh! Mais ce n'était pas grand chose ! Pensez ! Que l'odeur de friterie vous ramenât à celle des madeleines de mamy Simone et c'était la communion avec le Maître. La communion? Que dis-je! La fusion! Imaginez la phrase qu'il eût fallu dérouler sans que ne s'asphyxiât le lecteur.
Jeudi. 18h00 GMT. Il n'y a que vous. Tout le reste est flou, cotonneux.
Les feuilles qui tombent, le feu qui crépite, la tasse de chocolat qui vous réchauffe les mains. Et pouf vous voilà dans une cuisine odorante au milieu de laquelle s'agite une petite vieille ridée comme un pruneau, à la peau rêche mais dont vous cherchez le contact. Vous ici et là-bas. Comment il s'appelait déjà le chat de Schrödinger ?
Vous êtes à table. L'ambiance est joyeuse, bruyante. Ce chahut c'est la mélodie du dimanche. C'est l'enfance. Devant vos yeux émerveillés et vos babines bavantes s'étalent tout ce que vous aimez: brocolis, choux de Bruxelles et foie de veau. Vient alors cette voix rocailleuse qui vous invite à remplir votre assiette.
Vous mangez à pleine bouche à présent. Vous ne mangez pas, vous enfournez. Littéralement. Jusqu'à risquer l'étouffement. C'est trop bon et il y en a trop peu. La peur de ne pas avoir assez provoque l'urgence. Vous vous faites reprendre. On ne prend pas de grosses bouchées.
On ne prend pas de grosses bouchées, on ne parle pas la bouche pleine, on se tient droit sur sa chaise. On ferme la bouche quand on mange.
Je vais compter jusqu'à trois et vous réveillerez et pouf 'On' aura disparu et 'Je' sera de retour. Ca fera soixante euros et on se revoit la semaine prochaine.
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J'aime à dire que je suis un rebelle, un insoumis, rétif à toute forme d'autorité et tout et tout. Mais je n'aime pas les sushis. Ca m'ennuie. Un peu. Mais pas trop. Nous vivons dans l'abondance. Mais on ne sait jamais.
Imaginez un monde où il n'y aurait que ça. Je serais dans le dur, là. Un rebelle affamé. Et comme ventre vide n'a pas d'oreilles, je serais sourd. Je suis doué pour la musique. Mais je m'appelle Marc. Pas de chance.
Mes chats aiment le saumon. Mais pas en sushi. Donc, quelque part – mais où ? –, ça me poserait problème qu'il n'y ait plus de saumon. Et de réclamer un statut de protection. Mais attention. Pas n'importe quel saumon. Celui d'Ecosse. Ce sont des chats, pas des caniches. Je n'aime pas les chiens. Pas de chance pour les canins.
Pas les sushis. Pas les caniches. Je deviens un être complexe. C'est déjà ça dirait un Soudanais débarquant à Paris. Je précise. Par honnêteté intellectuelle. Et par lâcheté aussi. Peut-être. Ce n'est pas de moi c'est de Souchon.
Ni sushis, ni caniches. Ni Dieu, ni maître.
Souchon les sushis ?
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Vous vous dites peut-être que je n'ai pas toutes les frites dans le même panier. Que ce n'est pas de ma faute. Mon père était violent, ça laisse des traces ma bonne m'dame.
J'ai perdu mon père deux fois. Une fois à deux ans, la seconde à cinquante. Entre ces deux bornes j'ai eu un papa qui n'était pas mon père. C'est la vie ma bonne m'dame.
Mon père n'était pas violent. Il n'était pas là. Mon papa était tintinophile, c'est ça qui laisse des traces.
Le père est plus facile à attaquer. Un père s'il ne convient pas, on peut l'effacer. En une phrase. En un mot même. Mais la mère est là. Toujours. Pour toujours. Par défaut. Indestructible. Même Folcoche.
Le père laisse des traces. La mère creuse un sillon.
Comme ils ont raison de me toiser ! Mon matin est pourri mais ce n'est qu'un matin. Lui, le pauvre, ce matin c'est ses matins.
On est toujours le con de quelqu'un. C'est tout ce que je voulais dire.
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Lundi. 6h du matin. Lavé, pas rasé – je l'ai fait hier donc ça attendra demain –, l'haleine fraîche – le dentifrice, point de pourrissement ne lui résiste ! Référence qui fulgure. Les Visiteurs. Christian Clavier en gueux sapé comme le chanteur de Scorpions. Enfin peut-être pas tout à fait ; mais c'est l'image qui me vient. Je presse les agrumes.
Je relis. Je suis essoufflé. Quelle est longue cette phrase. Heureusement que j'ai arrêté de fumer. Mais quand même il faut que je me remette au sport (beuuh). J'entends la toux des nicotineux, le sifflement des poumons à la ramasse. Je vois les visages rouges, les yeux exorbités et les veines de la gorge prêtes à éclater. Je souris.
La semaine commence vraiment bien. Pour moi. Pour les goudronnés qui me lisent... Je vais les laisser récupérer. En l'état ils ne liront pas jusqu'au bout ce qu'une nuit entière a construit.
Et j'ai besoin d'eux vivants. Pour l'être moi aussi. L'homme est social par nécessité. Si c'était par goût ça se saurait.
Pas une nuit. Le temps de presser les oranges. Je mens. Par – fausse ? – modestie. Genre le chanteur qui déclare que la pépite qu'il va nous servir lui est venue par hasard en montant dans sa Jaguar.
Rue Sainte-Adèle. 6h30. J'ai bu mon jus de fruit. Je lève les enfants.
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Il pleut. Je ne dors pas. J'écoute le bruit des gouttes. Que le vent sifflât, qu'une porte grinçât, que le tonnerre grondât... Je ne vais pas passer en revue tout le Bescherelle. Il eût suffi qu'au moins un des éléments précités accompagnât – décidément je suis en boucle – le bruit de la pluie et vous eussiez pu vous croire dans... De série A, B ou Z. Je suis un fervent défenseur du libre-arbitre. J'ai un dos de cabillaud sur le feu.
Dos de cabillaud royal. Précision cosmétique. Cosmétique, baleine. Baleine, graisse. Graisse, rouge à lèvre. Baleine, rouge à lèvre. C'en est assez de massacrer les cétacés pour se peinturlurer.
Je dérape, patine, me reprends.
Il pleut. Encore. Je suis devant ma machine à café. J'en questionne l'essence. Je puis le faire, je suis un dasein. Sentiment de supériorité suprême : l'humain est le seul étant capable de cette démarche. Il y a peu je me suis converti à la cafetière italienne. La machine ne me fait plus de café, elle en fait pour qui boit du décaféiné. Fonction inchangée, mais qu'en est-il de son rapport au monde ?
Du décaféiné. Dieu m'en préserve. Le réveil sonne. Reprise du contrôle.
J'aurais aimé que le bruit de cette nuit pluvieuse agisse comme un déclencheur comme disent les amateurs d'ASMR pour qui le drip, drip, drip de l'évier de la cuisine un vendredi soir vous transporte dans les limbes. Du Pacifique.
Mais non. Juste la solitude d'un homme qui se réveille trois minutes avant l'heure. Son corps refuse de bouger – avant l'heure ce n'est pas l'heure – alors que son cerveau fait le café. Le corps a ses raisons que la raison ne connaît point.
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Quand vous attendez, vous attendez. Surtout le samedi en fin de matinée.
Je suis au supermarché, à la caisse. J'attends mon tour. Et je m'essaye à ne rien faire d'autre qu'attendre mon tour. Pas de scrolling. Effacement du bruit ambiant. Moi avec moi ; avec la certitude de mon existence. Le silence de l'attente se fait solipsisme.
Ca aurait pu marcher. Mais ma capacité à rester concentré sur une tâche fait passer le poisson rouge pour un éléphant. Un poisson, pas une grenouille. Un éléphant, pas un boeuf.
En parlant de boeuf...
Il est temps que j'enfourne mon filet de porc. Je me demande ce que fait mon chat. Heidegger disait que nous sommes des “êtres jetés au monde”, “être pour la mort”. Effroyable lucidité. Glaçante si elle vous saisit les mains dans le surgélateur. Chaque seconde que je passe dans cette file à essayer de rien faire qu'attendre mon tour me rapproche du néant. Nous sommes des êtres dont l'obsolescence est programmée, comme les machines à laver.
Je viens de rapprocher l'inéluctabilité de ma fin à celle, programmée, d'un lave-linge. Je suis comme un lave-linge qui voudrait être un chat.
Je suis un homme qui attend à la caisse. Et qui passe le temps pour ne pas le perdre. Pour contrer une putain d'envie de pisser.
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