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Comment devient-on tueur en série

Prologue

La pièce est dépouillée. Genre cellule de moine. La lampe de bureau est placée du mauvais côté. A droite. C'est ma pénitence. Entre le cilice et la flagelle j'ai choisi la lampe. Du mauvais côté.

Dieu est miséricorde. Nul besoin de souffrir pour être pardonné. L'inconfort suffit : une prière psalmodiée entre quart et moins le quart et la lampe du mauvais côté. J'ai gagné mon paradis. Ce qui suit n'est donc pas une confession. Je suis l'Agnus dei. Depuis vingt minutes maintenant.

Seizième siècle. Quelque part. Un bûcher. Un méchoui. Sans agneau. Je dérape.

Blablabla.

Voilà. Reblanchi.

Je remets la lampe du bon côté. A gauche. Je suis prêt.

L'êtes-vous ?


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Comment devient-on un tueur en série

Les gants jaunes

C'est l'heure de la vaisselle.

J'ai enfilé mes gants de ménage. Jaunes. Le claquement du latex, la douceur de la doublure. Je n'ai plus d'empreintes, je ne laisse plus de traces.

Je deviens invisible. Libre. Comme le couvercle qui s'est évadé de l'armoire. Dangereux ?

Mon corps est un lave-vaisselle, ma tête descend la colline. Sisyphe version 2.0 : faire la vaisselle en pensant à autre chose.

Une assiette : je suis un chirurgien.

Un couteau : un scalpel.

Libre pendant que je récure les plats, que je remonte ma pierre. Camus dépassé. A moi le Prix Nobel.

Londres. Whitechapel. La nuit. Une rue pavée. Un rai de lumière transperce le brouillard. Dans la chambre un corps, dans la cuisine un homme. L'eau coule dans le siphon. Je retire les gants. Clac. Tête et corps à nouveau en syntonie.

Je range le couvercle. Je n'ai plus mes gants. La prochaine fois, je les garde. Juste pour voir. Pour faire avancer la recherche.


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Comment devient-on tueur en série

Naissance

Dans chaque cuisine ordinaire il y a une armoire, un tiroir ou un placard dont l'unique fonction est de recueillir ce qui ne trouve pas sa place.

Ma cuisine ne fait pas exception. Deux tiroirs et une armoire servent d'orphelinat. Ce qu'ils contiennent ? Information inutile. Voire dangereuse. Imaginez découvrir l'Objet : obsession, insomnie, déréalisation, toxicomanie, prostitution.

Suicide.

Je contemple un couvercle commandé par erreur. Dangereux ?

L'armoire déborde. A chaque ouverture les objets s'en échappent. Libres. Donc rebelles. Comme les suspects au Chili, cuits dans les fours du gouvernement. Comme les rebelles en Europe, croupissant dans les bunkers de l'isolement. Imprécations à l'endroit du dernier qui y mit la main.

Meurtre.

J'étais le précédent.

Suicide.

Non. Je suis un rebelle.

Ce sera meurtre.


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Le souper est fini. La table débarrassée. Ma femme se prépare pour sa séance de sport. Training et baskets. Je me prépare pour la vaisselle. Eau chaude et gants jaunes.

— Quand tu auras deux minutes, tu descendras les linges à repasser ?

C'est une question rhétorique. J'aurai le temps. TINA comme ils disent. Je termine la vaisselle. Je monte en pensant à Sisyphe qui descend. Je nous imagine dans l'escalier central du château de Chambord. Il descend, je monte. Nous ne nous croisons pas mais sommes également libres.

Je descends les bras chargés des linges. Je les dépose sur la table. Je descends à la cave. Si ça se trouve Sisyphe remonte sa pierre. Et s'il était aussi libre en la montant ? Les Dieux l'auraient mauvaise. Cette perspective m'enchante. Je ne crois pas en Dieu. Peut-être y ai-je cru. Mais il est mort maintenant. Après ? C'est le néant. TINA. Je décide qu'il l'est. Libre. Comme moi qui décide de boire une canette de Coca.

Il paraît qu'une canette de coca c'est huit minutes de vie.

La liberté a un prix.


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Hier au souper — au dîner — l'aîné annonce qu'il va faire une demi sèche. Je décroche. Le brouhaha devient un souffle. Je glisse. Je prends une bouchée. Je reviens. La sauce est bonne, pas trop grasse mais gourmande.

Sauce, beurre. Demi-sèche, demi-sel.

Hello !

Je suis là et ici. En même temps. Là je bavarde, mange et gronde le chat, ici je me souviens que Houellebecq m'a donné du mal. Comme Camus. Mais Albert est mort. On ne dit pas du mal des morts. Alors c'est lui qui prend. Ce n'est pas moi c'est le chat. Miam.

Là : il va moins manger, c'est tout bon pour le portefeuille ça. C'est un morfal. Ici : pourquoi une demi-sèche ? Enfin c'est son choix. Il est grand, il est libre. Comme Sisyphe. Et Prométhée ? Je l'ignore. Faudrait voir.

La peste ? C'est Dieu — et Camus. L'homme ? C'est Dieu. Hitler ? C'est... La Fontaine — La raison du plus fort est toujours la meilleure. Girard en chantre de la mauvaise foi. La Fontaine en bouclier de Dieu. Hitler en chancre de La Fontaine. Dieu dédouané. C'est ça le libre-arbitre.

Là : je débarrasse la table, fais la vaisselle, prépare le thé du soir, m'installe près de ma femme. On va se faire une niaiserie. Ou faire les charognards.

Ici : je m'allume une clope, light. Demi-cancer.


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Je suis tombé sur La Chute. Cent-cinquante pages, deux centimètres d'épaisseur maximum. Pas de quoi affoler mon oreille interne.

J'ai ramassé La Chute qui, du coup, n'en est plus une. Logique. J'en ai repris la lecture — c'est la troisième fois. Il m'a fallu trois essais pour arrêter de fumer. Et si c'était la bonne ?

La Chute rechute.

Dans l'oubli ?

Je suis tombé sur La Chute.

C'est toujours dès potron-minet, dans une glace embuée, que je me vois auteur reconnu et courtisé. J'suis pas objectif avant mon premier café. Verdict vespéral : dix pages et c'est l'indigestion. Camus n'est pas ma came. Tant pis, j'ai mon chat. Mais il ne peut venir dans le lit avec nous. Le mariage a ses revers.

Je tourne les pages. Ma lecture se brouille. Clamence m'emmerde. Mais il faut que je tienne jusqu'à la question libératrice, celle qui flattera mon ego et fera sourire mon surmoi. “Ah, ça ? La Chute d'Albert Camus”.

Celle qui fera de moi un stéréotype sur pattes.

Je suis le plus authentique frondeur que vous rencontrerez. Pensez ! Un gars qui lit Camus et qui n'aime pas les sushis ! Comment ? Mais bien sûr que si ! J'ai fini l'Etranger et j'ai compris le tiraillement moral des Justes. Je ne veux pas être un Juste injuste. Je veux juste être. Avant de ne plus être. Je sais que ça arrivera. J'ai fait des études.

The Cure a chanté Camus : Killing an Arab. Un carton qui en chante un autre.

Mais il est temps. Même si je me sens bien céans, il me faut remonter la colline avec ma pierre. Je me rhabille, tire la chasse et ferme la porte.

Clac.


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