Interférences

prose

Je ne parle plus à ma mère. Vous le savez. Depuis des années. Si le souvenir de l'incident qui déclencha la rupture est encore clair, son étiologie s'est perdue dans les limbes du Pacifique. Nous ne sommes pas en conflit. Elle n'a rien à se faire pardonner. Elle n'a pas été la pire des mères. Pas la meilleure non plus.

Câlins et baffes. Cadeaux et punitions. Rythme d'une enfance — considérée comme — normale. J'ai été désiré mais je suis arrivé trop tôt. Elle avait dix-huit ans quand je vins au monde, quarante quand j'y advins rétif et questionnant le rire de mon père, quarante-cinq quand j'entrai dans les turbulences de l'adolescence. A l'âge où je découvrais l'insouciance et la rébellion, elle devait les abandonner. Pour toujours.

Que je ne commette pas les mêmes erreurs, tel était son mantra. Alors j'en ai fait d'autres. Par dizaine. Par camions entiers.

Ma mère n'a pas fait d'études. J'ai patiné. Pas à l'école, après. Elle ne s'est pas réalisée, j'ai terminé une maîtrise en criminologie. Mon cours préféré en terminale c'était le cours de religion parce qu'il n'en était pas question mais de philosophie. La criminologie comme un emplâtre.

Je dois à ma mère ce que je ne suis pas. Le reste ne dépend que de moi. Ce n'est pas l'école qui m'a dicté mes codes. Ni le rap, même si j'ai vécu — un temps — dans une cité. Je ne parle plus à ma mère. N'en parlons plus.


#Interférences #Famille #SmallWeb #ÉcritureBrute #Prose #Fédiverse #Blog #Résilience #Mélancolie #MicroRécit

Pourquoi l'homme s'est-il mis à écrire ? Je ne parle pas des raisons mais de La raison. L'irritation primale : “bon, maintenant, il y en a marre de répéter la même chose, je vais l'écrire une bonne fois pour toutes !”.

Mésopotamie du sud. Avant notre ère. Le soleil se lève. Ahum se réveille, s'étire, se lève, déjeune, embrasse sa femme, prend son char — de fonction — et se rend à son travail. Journée ordinaire d'un cadre sumérien moyen. La journée coule comme l'Euphrate. Ou le Tigre. Vous le ferez vous-mêmes j'en suis certain.

Que les Amérindiens d'Alaska inventassent l'écriture et c'est l'histoire d'Ours-qui-va-vite que je conterais. Si le nez de Cléopâtre VII...

La journée coule disais-je. Comme la digestion d'Ahum dont l'après-midi se passe assis — ou accroupi — sur ce qui deviendra le pot, le trône, la cuvette...

Il n'a pas prévenu ses collègues — et pour cause — qu'il assiégeait le siège. C'est le défilé. Image du médecin qui fait défiler ses carabins. Des apprentis-proctologues — les grandes découvertes naissent de l'inconfort. Et notre malheureux dysentrique de rabâcher ses symptômes, de répéter à l'infini qu'il ignore la cause de cette cataracte intestinale. Palabres, crampes, chaleur.

La soif. Notre dysentrique a soif. Il ne peut l'étancher. L'idée surgit. Elle traversera le temps, sera de toutes les guerres, de toutes les conquêtes, de toutes les explorations, de toutes les découvertes. La gourde. Le reste n'est qu'écriture.


#Blog #Fediverse #SmallWeb #Prose #MicroFiction #Absurde #Cynique #Humour #Interférences #EcritureBrute #Fragment #Histoire

Hier au souper — au dîner — l'aîné annonce qu'il va faire une demi sèche. Je décroche. Le brouhaha devient un souffle. Je glisse. Je prends une bouchée. Je reviens. La sauce est bonne, pas trop grasse mais gourmande.

Sauce, beurre. Demi-sèche, demi-sel. Hello !

Je suis là et ici. En même temps. Là je bavarde, mange et gronde le chat, ici je me souviens que Houellebecq m'a donné du mal. Comme Camus. Mais il est mort. On ne dit pas du mal des morts. Alors c'est lui qui prend. Ce n'est pas moi c'est le chat. Miam.

Là : il va moins manger, c'est tout bon pour le portefeuille ça. C'est un morfal. Ici : pourquoi une demi-sèche ? Enfin c'est son choix. Il est grand, il est libre. Comme Sisyphe. Et Prométhée ? Je l'ignore. Faudrait voir.

La peste ? C'est Dieu — et Camus. L'homme ? C'est Dieu. Hitler ? C'est... La Fontaine — La raison du plus fort est toujours la meilleure. Girard en chantre de la mauvaise foi. La Fontaine en bouclier de Dieu. Hitler en chancre de La Fontaine. Dieu dédouané. C'est ça le libre-arbitre.

Je m'allume une clope, light. Demi-cancer.

Là : je débarrasse la table, fais la vaisselle, prépare le thé du soir, m'installe près de ma femme. On va se faire une niaiserie. Ou faire les charognards.


#Blog #Fediverse #SmallWeb #Prose #MicroFiction #Absurde #Cynique #HumourNoir #Interférences #EcritureBrute #Fragment

Je suis tombé sur La Chute. Cent-cinquante pages, deux centimètres d'épaisseur. Maximum. Pas de quoi affoler mon oreille interne. J'ai peut-être la rate qui se dilate mais le colimaçon en bon état.

J'ai ramassé La Chute qui de ce fait a arrêté de tomber. J'en ai repris la lecture — c'est la troisième fois. Il m'a fallu trois essais pour arrêter de fumer. Donc cette fois est peut-être la bonne. Ne suis-je pas venu à bout du Nom de la rose ? — La Chute est retombée. Dans l'oubli ? Je suis tombé sur La Chute.

C'est toujours dès potron-minet et dans une glace embuée que je me vois auteur reconnu et courtisé. Je suis pas objectif avant mon premier café. Verdict vespéral : dix pages et c'est l'indigestion. Camus n'est pas ma came. Tant pis. J'ai mon chat. Mais il ne peut venir dans le lit avec nous. Le mariage a ses revers.

Je tourne les pages. Ma lecture devient imprécise. Clamence m'emmerde. Mais il faut que je tienne jusqu'à la question libératrice, celle qui flattera mon ego, flatterie transformée en sourire par mon surmoi. “Ah ça ? La Chute d'Albert Camus”. Celle qui fera de moi un stéréotype sur pattes.

Je vous l'ai déjà dit que j'étais rebelle, non ? Je suis peut-être même le rebelle le plus authentique que vous rencontrez dans toute votre vie. Pensez ! Un gars qui lit Camus et qui n'aime pas les sushis ! Comment ? Mais bien sûr que si ! J'ai fini l'Etranger et La Peste est en cours. J'ai compris le tiraillement moral des Justes. Je ne veux pas être un Juste car je ne veux pas être injuste, je veux juste être. Avant de ne plus être. Je sais que ça arrivera. J'ai fait des études.

The Cure a chanté Camus. Un carton — quoi d'autre ? C'était écrit. Un mec sous un soleil de... plomb.

Mais il est temps. Et même si je me sens bien céans, il me faut remonter la colline avec ma pierre. Je me rhabille, tire la chasse et ferme la porte. Clac.


#Fragment #Blog #EcritureBrute #Absurde #Cynisme #Microfiction #Prose #Interférences #Smallweb #Fediverse #HumourNoir

Dimanche matin. Je me brosse les dents. Je rêve ma vie d'auteur. Pull-over au col roulé, lunettes en écailles, pipe au bec. Dans mon bureau encombré de livres, je crée une histoire. Ex nihilo. Comme Lui.

Enfoncé dans le divan, je regarde le poêle. La flamme danse. Dans quelques minutes je vais me faire cuire un oeuf — sans que personne ne m'y envoyât. Le libre-arbitre dans son expression la plus pure. — et griller deux tartines.

Hier c'était soirée entre amis. Ils ont un fils doué en écriture. Et si j'étais moins bon qu'un écolier ? Deux options : une charge gavée de testostérone — C'est ça et moi je parle chinois. Qu'il mouche déjà le lait qui coule de son nez ; ou l'élégie — Ne suis-je pas, Morel, le plus chétif du monde ?. Il y a une troisième voie ? Oui, c'est vrai. Mais Il est mort à ce qu'il paraît.

Il — le fils, je précise pour que le fil vous ne perdiez — n'a pas d'inclination pour les lettres. Ouf. Je n'aurai pas à sauter du pont Mirabeau. Je l'aime bien ce gamin. La soirée coula, tranquille comme La Seine. Ou la Senne. Mais d'un autre pont alors. Trois cafés. L'indignité évitée. Les dithyrambes professorales remémorées avec tendresse — l'admiration de mes pairs, la désolation de mon père. Et de ma mère. Faudra qu'on en reparle de ma mère. Sans doute.

La brosse à dents sonne. Six heures en trois minutes. J'ai l'esprit de synthèse. Je ne suis pas Tolstoï.


#Microfiction #Fragment #EcritureBrute #Prose #Interférences #Fediverse #SmallWeb #Blog #Absurde #Cynisme

Je suis né, j'ai grandi, étudié, me suis marié. J'ai des enfants. J'aime les chats, le chocolat, la bière et le whisky japonais. Je fais comme tout le monde, je finance la recherche contre le cancer, j'espère qu'il n'aura pas ma peau. En même temps si ce n'est pas lui...

Je vis en attendant de ne plus vivre. Comme tout le monde. En attendant de comparaître devant Anubis j'écris. Et je fais du sport. Un peu. Je ne suis pas pressé.

Je suis Belge. Je n'en rajoute pas. C'est assez cliché comme ça. Mon grand-père était Italien. Un homme exceptionnel, un modèle de subversion. Pensez ! Un Italien qui n'aime pas les pâtes !

J'ai un frère qui a toujours soif. Et une mère qui n'aimerait pas mon ton.

J'ai eu un père et un papa qui n'était pas le premier. Je sais, il y en a qui ont de la chance. Du premier je tiens mes sourcils broussailleux et les poils dans le nez. Du second la certitude que la génétique ne fait pas les papas.

Ma femme est ingénieure. Je l'aime. Mes enfants aussi je les aime. C'est obligé. En ce qui concerne les enfants. Tout est dit.

Je souhaite la paix dans le monde. Je ne souhaite pas la disparition des Miss Belgique, de France ou d'ailleurs. Il faut sauvegarder la biodiversité. Même si on n'a pas besoin de poupées en maillot pour nous rappeler que ce n'est pas bien de faire la guerre.


#Microfiction #Fragment #EcritureBrute #Prose #Interférences #Fediverse #SmallWeb #Blog #Absurde #Cynisme

Nous sommes des entités biologiques. Nous produisons des déchets. La sphère professionnelle qualifie le processus de pause biologique. La sphère privée permet une plus grande liberté d'expression, mais le résultat est le même. On se retrouve assis – ou accroupi – le cul à l'air, condamné au désoeuvrement.

C'est le moment où, tel Sisyphe, nous descendons la colline. Moment subversif où surgit la liberté. Plusieurs fois par jour.

Je suis au pied de ma colline. Je me rhabille, tire la chasse. Je reprends ma pierre.


#Microfiction #Fragment #EcritureBrute #Prose #Interférences #Fediverse #SmallWeb #Blog #Absurde #Cynisme

Aujourd'hui c'est jeudi. Et le jeudi c'était le jour des frites. L'envie de donner dans le procédé de la madeleine est grande. Pas besoin de se creuser les méninges, juste quelques mots. Genre : “une odeur de friterie, on est jeudi. Le jeudi c'était le jour des frites”. Et le tour est joué. Applaudissements. Rideau. C'est un triomphe!

Oh! Mais ce n'était pas grand chose ! Pensez ! Que l'odeur de friterie vous ramenât à celle des madeleines de mamy Simone et c'était la communion avec le Maître. La communion? Que dis-je! La fusion! Imaginez la phrase qu'il eût fallu dérouler sans que ne s'asphyxiât le lecteur.

Jeudi. 18h00 GMT. Il n'y a que vous. Tout le reste est flou. Cotonneux.

Les feuilles qui tombent, le feu qui crépite, la tasse de chocolat qui vous réchauffe les mains. Et pouf vous voilà dans une cuisine odorante au milieu de laquelle s'agite une petite vieille ridée comme un pruneau, à la peau rêche mais dont vous cherchez le contact. Vous ici et là-bas — comment il s'appelait déjà le chat de Schrödinger ?

Vous êtes à table. L'ambiance est joyeuse, bruyante. Ce chahut c'est la mélodie du dimanche. C'est l'enfance. Devant vos yeux émerveillés et vos babines bavantes s'étalent tout ce que vous aimez: brocolis, choux de Bruxelles et foie de veau. Vient alors cette voix rocailleuse qui vous invite à remplir votre assiette.

Vous mangez à pleine bouche à présent. Vous ne mangez pas, vous enfournez. Littéralement. Jusqu'à risquer l'étouffement. C'est trop bon et il y en a trop peu. La peur de ne pas avoir assez provoque l'urgence. Vous vous faites reprendre. On ne prend pas de grosses bouchées.

On ne prend pas de grosses bouchées, on ne parle pas la bouche pleine, on se tient droit sur sa chaise. On ferme la bouche quand on mange.

Je vais compter jusqu'à trois et vous vous réveillerez. Pouf. 'On' aura disparu et 'Je' sera de retour. C'est soixante euros et on se revoit la semaine prochaine.


#Microfiction #Fragment #EcritureBrute #Prose #Interférences #SmallWeb #Blog #Absurde #Cynisme #Fediverse

J'aime à dire que je suis un rebelle, un insoumis, rétif à toute forme d'autorité et tout et tout. Mais je n'aime pas les sushis. Ca m'ennuie. Un peu. Mais pas trop. Nous vivons dans l'abondance. Mais on ne sait jamais.

Imaginez un monde où il n'y aurait que ça. Je serais dans le dur, là. Un rebelle affamé. Et comme ventre vide n'a pas d'oreilles, je serais sourd. Je suis doué pour la musique. Mais je m'appelle Marc. Pas de chance.

Mes chats aiment le saumon. Mais pas en sushi. Donc, quelque part – mais où ? –, ça me poserait problème qu'il n'y ait plus de saumon. Et de réclamer un statut de protection. Mais attention. Pas n'importe quel saumon. Celui d'Ecosse. Ce sont des chats, pas des caniches. Je n'aime pas les chiens. Pas de chance pour les canins.

Pas les sushis. Pas les caniches. Je deviens un être complexe. C'est déjà ça dirait un Soudanais débarquant à Paris. Je corrige : Souchon.

Ni sushis, ni caniches. Ni Dieu, ni maître.

Je complète: ni sushis, ni caniches. Ni Dieu, ni maître. Ni Souchon.


#Microfiction #Fragment #EcritureBrute #Prose #Blog #Interférences #Fediverse #SmallWeb #Absurde #Cynisme #Digression

Vous vous dites peut-être que je n'ai pas toutes les frites dans le même panier. Que ce n'est pas de ma faute. “Son père était violent, ça laisse des traces ma bonne m'dame”.

J'ai perdu mon père deux fois. Une fois à deux ans, la seconde à cinquante. Entre ces deux bornes j'ai eu un papa qui n'était pas mon père. C'est la vie ma bonne m'dame.

Mon père n'était pas violent. Il n'était pas là. Mon papa n'était pas violent. Il était là.

Le père est plus facile à attaquer. Un père s'il ne convient pas, on peut l'effacer. En une phrase. En un mot même. Un papa c'est plus compliqué. Il faut oser la mauvaise foi. Ou — se — mentir. La mère ? Inattaquable. Elle est là. Toujours. Pour toujours. Par défaut.

Le père, le papa laissent des traces. La mère creuse un sillon.

Vous vous dites peut-être : “Mon matin est pourri mais ce n'est qu'un matin. Lui, le pauvre, ce matin c'est ses matins”.

On est toujours le con de quelqu'un. C'est tout ce que je voulais dire.


#Microfiction #Fragment #EcritureBrute #Prose #Interférences #Fediverse #SmallWeb #Blog #Absurde #Cynisme