Interférences

cynisme

Je suis tombé sur La Chute. Cent-cinquante pages, deux centimètres d'épaisseur. Maximum. Pas de quoi affoler mon oreille interne.

J'ai ramassé La Chute qui de ce fait a arrêté de tomber. J'en ai repris la lecture — c'est la troisième fois. Il m'a fallu trois essais pour arrêter de fumer. Donc cette fois est peut-être la bonne. Ne suis-je pas venu à bout du Nom de la rose ? — La Chute est retombée. Dans l'oubli ? Je suis tombé sur La Chute.

C'est toujours dès potron-minet et dans une glace embuée que je me vois auteur reconnu et courtisé. Je suis pas objectif avant mon premier café. Verdict vespéral : dix pages et c'est l'indigestion. Camus n'est pas ma came. Tant pis. J'ai mon chat. Mais il ne peut venir dans le lit avec nous. Le mariage a ses revers.

Je tourne les pages. Ma lecture devient imprécise. Clamence m'emmerde. Mais il faut que je tienne jusqu'à la question libératrice, celle qui flattera mon ego, flatterie transformée en sourire par mon surmoi. “Ah ça ? La Chute d'Albert Camus”. Celle qui fera de moi un stéréotype sur pattes.

Je vous l'ai déjà dit que j'étais rebelle, non ? Je suis peut-être même le rebelle le plus authentique que vous rencontrez dans toute votre vie. Pensez ! Un gars qui lit Camus et qui n'aime pas les sushis ! Comment ? Mais bien sûr que si ! J'ai fini l'Etranger et La Peste est en cours. J'ai compris le tiraillement moral des Justes. Je ne veux pas être un Juste car je ne veux pas être injuste, je veux juste être. Avant de ne plus être. Je sais que ça arrivera. J'ai fait des études.

The Cure a chanté Camus. Un carton qui en chante un autre.

Mais il est temps. Et même si je me sens bien céans, il me faut remonter la colline avec ma pierre. Je me rhabille, tire la chasse et ferme la porte. Clac.


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Dimanche matin. Je me brosse les dents. Je rêve ma vie d'auteur. Pull-over au col roulé, lunettes en écailles, pipe au bec. Dans mon bureau encombré de livres, je crée une histoire. Ex nihilo. Comme Lui.

Enfoncé dans le divan, je regarde le poêle. La flamme danse. Dans quelques minutes je vais me faire cuire un oeuf — sans que personne ne m'y envoyât. Le libre-arbitre dans son expression la plus pure. — et griller deux tartines.

Hier c'était soirée entre amis. Ils ont un fils doué en écriture. Et si j'étais moins bon qu'un écolier ? Deux options : une charge gavée de testostérone — Qu'il mouche déjà le lait qui coule de son nez —; ou l'élégie — Ne suis-je pas, Morel, le plus chétif du monde ?. Il y a une troisième voie ? Oui, c'est vrai. Mais Il est mort à ce qu'il paraît.

Il — le fils, hein — n'a pas d'inclination pour les lettres.

Ouf.

Je n'aurai pas à sauter du pont Mirabeau. Je l'aime bien ce gamin. La soirée coula, tranquille comme La Seine. Ou la Senne. Mais d'un autre pont alors. Trois cafés. L'indignité évitée. Les dithyrambes professorales remémorées avec tendresse — l'admiration de mes pairs, la désolation de mon père. Et de ma mère. Faudra qu'on en reparle de ma mère. Sans doute.

La brosse à dents sonne. Six heures en trois minutes. J'ai l'esprit de synthèse. Je ne suis pas Tolstoï.


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Je suis né, j'ai grandi, étudié, me suis marié. J'ai des enfants. J'aime les chats, le chocolat, la bière et le whisky japonais. Je fais comme tout le monde, je finance la recherche contre le cancer, j'espère qu'il n'aura pas ma peau.

Je vis en attendant de ne plus vivre. Comme tout le monde. En attendant de comparaître devant Anubis j'écris. Et je fais du sport. Un peu. Je ne suis pas pressé.

Je suis Belge. Je n'en rajoute pas. C'est assez cliché comme ça. Mon grand-père était Italien. Un homme exceptionnel, un modèle de subversion. Pensez ! Un Italien qui n'aime pas les pâtes !

J'ai un frère qui a toujours soif. Et une mère qui n'aimerait pas mon ton.

J'ai eu un père et un papa qui n'était pas le premier. Je sais, il y en a qui ont de la chance. Du premier je tiens mes sourcils broussailleux et les poils dans le nez. Du second la certitude que la génétique ne fait pas les papas.

Ma femme est ingénieure. Je l'aime. Mes enfants aussi je les aime. C'est obligé. En ce qui concerne les enfants.

Je souhaite la paix dans le monde. Je ne souhaite pas la disparition des Miss Belgique, de France ou d'ailleurs. Il faut sauvegarder la biodiversité. Même si on n'a pas besoin de poupées en maillot pour nous rappeler que ce n'est pas bien de faire la guerre.

Tout est dit.


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Nous sommes des entités biologiques. Nous produisons des déchets. La sphère professionnelle qualifie le processus de pause biologique. La sphère privée permet une plus grande liberté d'expression, mais le résultat est le même. On se retrouve assis – ou accroupi – le cul à l'air, condamné au désoeuvrement.

C'est le moment où, tel Sisyphe, nous descendons la colline. Moment subversif où surgit la liberté. Plusieurs fois par jour.

Je suis au pied de ma colline. Je me rhabille, tire la chasse. Je reprends ma pierre.


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Aujourd'hui c'est jeudi. Et le jeudi c'était le jour des frites. L'envie de donner dans le procédé de la madeleine est grande. Pas besoin de se creuser les méninges, juste quelques mots. Genre : “une odeur de friterie, on est jeudi. Le jeudi c'était le jour des frites”. Et le tour est joué. Applaudissements. Rideau.

Oh! Mais ce n'était pas grand chose ! Pensez ! Que l'odeur de friterie vous ramenât à celle des madeleines de mamy Simone et c'était la communion avec le Maître. La communion? Que dis-je! La fusion! Imaginez la phrase qu'il eût fallu dérouler sans que ne s'asphyxiât le lecteur.

Jeudi. 18h00 GMT. Il n'y a que vous. Tout le reste est flou. Cotonneux.

Les feuilles qui tombent, le feu qui crépite, la tasse de chocolat qui vous réchauffe les mains. Et pouf vous voilà dans une cuisine odorante au milieu de laquelle s'agite une petite vieille ridée comme un pruneau, à la peau rêche mais dont vous cherchez le contact. Vous ici et là-bas.

Vous êtes à table. L'ambiance est joyeuse, bruyante. Ce chahut c'est la mélodie du dimanche. C'est l'enfance. Devant vos yeux émerveillés et vos babines bavantes s'étalent tout ce que vous aimez: brocolis, choux de Bruxelles et foie de veau. Vient alors cette voix rocailleuse qui vous invite à remplir votre assiette.

Vous mangez à pleine bouche à présent. Vous ne mangez pas, vous enfournez. Littéralement. Jusqu'à risquer l'étouffement. C'est trop bon et il y en a trop peu. La peur de ne pas avoir assez provoque l'urgence. Vous vous faites reprendre. On ne prend pas de grosses bouchées.

On ne prend pas de grosses bouchées, on ne parle pas la bouche pleine, on se tient droit sur sa chaise. On ferme la bouche quand on mange.

Je vais compter jusqu'à trois et vous vous réveillerez. Pouf. 'On' aura disparu et 'Je' sera de retour. C'est soixante euros et on se revoit la semaine prochaine.


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J'aime à dire que je suis un rebelle, un insoumis, rétif à toute forme d'autorité et tout et tout. Mais je n'aime pas les sushis. Ca m'ennuie. Un peu. Mais pas trop. Nous vivons dans l'abondance. Mais on ne sait jamais.

Imaginez un monde où il n'y aurait que ça. Je serais dans le dur. Un rebelle affamé. Et comme ventre vide n'a pas d'oreilles, je serais sourd. Je ne m'appelle pas Ludwig. Pas de chance.

Mes chats aiment le saumon. Mais pas en sushi. Donc, quelque part – mais où ? –, ça me poserait problème qu'il n'y en ait plus. Et de réclamer un statut de protection. Celui d'Ecosse. Ce sont des chats, pas des caniches. Je n'aime pas les chiens. Pas de chance pour les canins.

Pas les sushis. Pas les caniches. Je deviens un être complexe. C'est déjà ça. Comme dirait un Soudanais débarquant à Paris. Je corrige : Souchon.

Ni sushis, ni caniches. Ni Dieu, ni maître. Ni Souchon.


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Que je n'aie pas toutes les frites dans le même panier ? Plausible. Que cela ne soit pas de ma faute ? Plausible — “Son père était violent, ça laisse des traces ma bonne m'dame”.

J'ai perdu mon père deux fois. Une fois à deux ans, la seconde à cinquante. Entre ces deux bornes j'ai eu un papa qui n'était pas mon père. C'est la vie ma bonne m'dame.

Mon père n'était pas violent. Il n'était pas là. Mon papa n'était pas violent. Il était là.

Le père est plus facile à attaquer. Un père s'il ne convient pas, on peut l'effacer. En une phrase. En un mot. Un papa c'est plus compliqué. Il faut oser la mauvaise foi. Ou — se — mentir. La mère ? Inattaquable. Elle est là. Toujours. Pour toujours. Par défaut.

Le père, le papa laissent des traces. La mère creuse un sillon.

On est toujours le con de quelqu'un. C'est tout ce que je voulais dire.


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Février. Jour et année inconnus de vous. Pas de moi. Privilège du narrateur. Quoique... cette omnipotence autoproclamée pourrait me mener à l'échafaud.

Comme Robespierre.

Il n'y a pas de mal à changer de tête.

Le froid matinal de cette fin février m'agresse. Un froid qui attaque les oreilles, gerce les lèvres et assèche la peau. Il fait encore nuit.

Profitant de la protection qu'offre l'obscurité, il s'invite. A pas de loup. C'est un souvenir d'enfance.

Je dois avoir 12 ans. Ou à peine plus. On roule dans Bruxelles. 'On' c'est mon père, ma mère, mon frère... et moi, bien entendu.

'On', dictateur anonyme qui m'oblige à m'imposer dans mon propre souvenir. Sinon c'est le vide, le maelström. 'Je' disparaît mais 'on' reste.

Alors... y étais-je dans cette voiture ? Mettons fin à la torture, j'y étais.

Mon père est au volant. Ma mère sait conduire. Mais mon père est malade quand il est passager. Bien des années plus tard, il a été mon passager.

Il n'a pas été malade. Que penser ?

Mon père est mort. Cette question ne sera jamais tranchée.

Mon père conduisait. Pas ma mère. Mon père gérait l'autoradio. Pas ma mère. Et c'était RTL, Les Grosses têtes. Une ribambelle d'individus emmenée par une voix aigrelette, imposant sa suffisance française en massacrant l'anglais — l'Anglais ? Un Robespierre en goguette, quoi.

Fats, égrillards, Parisiens. Tels apparaissent-ils dans mon souvenir. Mon père riait. Pourquoi ?

Mon père est mort. Cette question ne sera jamais tranchée.


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Lundi. 6h du matin. Lavé, pas rasé – je l'ai fait hier donc ça attendra demain –, l'haleine fraîche – le dentifrice, Point de pourrissement ne lui résiste !. Les Visiteurs. Christian Clavier en gueux sapé comme le chanteur de Scorpions. Ou pas. Mais c'est l'image qui me vient. Je presse les agrumes.

Je relis. Je suis essoufflé. Quelle est longue cette phrase. Heureusement que j'ai arrêté de fumer. Mais quand même il faut que je me remette au sport (beuuh). J'entends la toux des nicotineux, le sifflement des poumons à la ramasse. Je vois les visages rouges, les yeux exorbités et les veines de la gorge prêtes à éclater. Je souris.

La semaine commence vraiment bien. Pour moi. Pour les goudronnés qui me lisent... Je vais les laisser récupérer. En l'état ils ne liront pas jusqu'au bout ce qu'une nuit entière a construit.

Et j'ai besoin d'eux vivants. Pour l'être moi aussi.

Pas une nuit. Le temps de presser les oranges. Je mens. Par – fausse ? – modestie. Genre le chanteur qui déclare que la pépite qu'il va nous servir lui est venue par hasard en montant dans sa Jaguar.

Rue Sainte-Adèle. 6h30. J'ai bu mon jus de fruit. Je lève les enfants.


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Il pleut. Je ne dors pas. J'écoute le bruit des gouttes.

Je repense au dernier repas. Dos de cabillaud. Pas un cheese burger. J'aurais aimé. Avec une bière. Je suis un homme marié. Elle voulait du poisson. Nous avons voté. 4 voix pour le cheese, une pour le poisson. La démocratie a parlé.

Dos de cabillaud. Royal.

Je compte les gouttes. Pour ne pas faire comme tout le monde. J'en compte une sur deux, une sur quatre, une sur... drip, drip, drip. The Cure. Samedi matin. Cinq heures cinquante-sept.

Je dérape, patine, me reprends.

Il pleut. Encore.

Je suis devant ma machine à café. Je me suis converti à la cafetière italienne. La machine ne me fait plus de café, elle en fait pour qui boit du décaféiné. Du décaféiné. Le réveil sonne. Reprise du contrôle.

Il est l'heure moins trois minutes. Mon corps refuse de bouger – avant l'heure ce n'est pas l'heure – alors que mon cerveau fait le café.

Trois minutes avant l'heure. Trois minutes de plus devant Netflix. Consolation ?


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